AXE 4 – APPROCHES DU SACRÉ
ET DU FUNÉRAIRE


Dernière modification : 17 avril 2019

Responsables : Ivan Guermeur ; William Van Andringa.

Cet axe entend rassembler les projets d’AOrOc qui portent sur les sanctuaires, les pratiques cultuelles, et les discours religieux. Depuis trente ans si l’étude de la vie religieuse des sociétés antiques et tardo-antiques a été profondément renouvelée depuis les recherches d’anthropologie historique de J.-P. Vernant, G. Dumézil, J. Scheid ou L. Bruit-Zaidman, l’on voit réapparaître depuis peu une remise en question de ce qui semblait constituer une série d’acquis fondamentaux. Certaines études récentes, convoquant des travaux neuroscientifiques souvent mal compris, ont cherché à souligner l’importance du sentiment religieux à Rome et dans le monde grec, sentiment universel et structure implicite de toute religion qui auraient été négligés par ceux qui faisaient de la piété romaine ou de l’eusébeia grecque, une religion en acte, sans dogme ni croyance. Pourtant, il ne s’agissait pas d’affirmer qu’un Romain ou un Athénien ne croyait en rien ou n’éprouvait aucun frisson lorsqu’il sacrifiait, mais de récuser l’idée, selon laquelle ces sensations comme les réflexions théologiques auraient eu une nature religieuse intrinsèque. Il s’agit pour cet axe de revenir sur cette question et de récuser cette approche universaliste d’inspiration évolutionniste autour des projets concrets de l’unité. Une démarche comparatiste permettra de souligner l’importance de la prise en compte du contexte historique de chaque sanctuaire, de chaque dépôt, de chaque rituel, loin des anachronismes contemporains et des prises de position idéologique. AOrOc offre pour cette étude un observatoire exceptionnel qui embrasse une période chronologique particulièrement étendue, de l’époque archaïque au haut Moyen-Âge.

4. 1- Sanctuaires et nécropoles, comme lieux de mémoire

AOrOc propose une série de recherches presque inégalées en France sur les sanctuaires,
puisqu’elles couvrent tant l’Europe celtique que le monde méditerranéen occidental, le Proche-
Orient et l’Asie centrale, comme en témoigne la liste indicative ci-dessous.

France : Acy-Romance ; Allonnes ; Aubigné-Racan ; Aunou-sur-Orne ; Bâalons- Bouvellement ; Chartres ; Chateaubleau ; Gournay-sur-Aronde ; Isle-et-Bardais ; Lyon ; Mandeure ; Meaux ; Ribemont-sur-Ancre ; Saumeray ; Saint-Just-en-Chaussée ; Saint-Maur-des- Fossés ; Tintignac ; Vieil-Evreux.
Italie : Policoro ; région de Sybaris ; Rome (Janicule ; villa Médicis).
Balkans : Apollonia d’Illyrie (Albanie) ; Ulpiana (Kosovo).
Maghreb : Dougga (Tunisie), Volubilis, Lixus, Banasa, Thamusida (Maroc).
Proche-Orient et Asie mineure : Labraunda, Aigai (Turquie) ; Bosphore ; Palmyre ; Apamée ; Europos-Douros (Syrie)
Asie centrale : Koktepe ; Sangir-tepe (Ouzbékistan) ; Afghanistan ; Turkménistan ; Iran.

Par ce biais, l’on cherchera à considérer dans quelle mesure certains sanctuaires ont pu devenir à l’image des nécropoles, des lieux de mémoire, particulièrement pour les communautés qui ont dû subir de gré ou de force une reconfiguration de leur territoire. On portera une attention particulière à leur position topographique (urbaine, suburbaine, périurbaine) ou légale (à leur nature privée ou publique, dans la mesure du possible). On tentera d’établir une typologie fonctionnelle de ces lieux de mémoire cultuels.
On confrontera en particulier les stratégies d’implantations et de réoccupation aux différents systèmes de fréquentation qui ont pu être mis en place au fils des siècles, en tentant d’isoler les périodes d’oubli et les différentes solutions de continuité, qui ont trop souvent été négligées par la critique.

4.2- Des dynamiques religieuses croisées

La publication d’importants corpora d’inscriptions italiques (tables eugubines) et latines (Lyon, Dardanie) sera l’occasion d’une réflexion d’ensemble sur l’évolution des rituels (funéraires ou non), qui seront replaçés systématiquement dans leur contexte archéologique et historique. On s’interrogera sur l’articulation entre le sacré, les pratiques civiques et les hiérarchies sociales. Pour ne prendre qu’un exemple, le sanctuaire fédéral des Trois Gaules est ainsi un exemple digne d’intérêt pour la mise en place, autour du culte impérial, d’un lieu de représentation des notables gaulois, d’interaction avec le pouvoir central et de formes d’organisation collective inspirées par des formes plus anciennes expérimentées dans la partie orientale du monde romain. On accordera une attention particulière à l’évolution du statut des différentes communautés qui ont vu se développer les différents rituels qui seront considérés. On s’interrogera aussi sur l’utilisation du sacré dans l’affirmation du pouvoir, en définissant le processus entre promotion du culte et affirmation de l’autorité (comme dans le cas de Hékatomnides au sanctuaire de Zeus à Labraunda en Carie). On reviendra sur l’ensemble des dépôts découverts sur les différents sites archéologiques d’AOrOc de façon comparative, en confrontant systématiquement les différentes données à notre disposition. On analysera notamment avec attention les dépôts métalliques (armement, miniatures, parures, etc.) que l’on retrouve d’un sanctuaire à l’autre (d’Allonnes, Gournay-sur-Aronde à Musarna ou Claros) depuis l’Age du Fer. On cherchera à élaborer une méthode commune permettant d’assurer l’existence d’un lieu de culte par l’étude attentive de son mobilier, sans oublier qu’une partie du matériel (on pense naturellement aux monnaies) a pu n’avoir qu’une fonction économique et profane. On cherchera à en tirer une typologie des faciès cultuels. Les confrontations entre Orient et Occident, propres à la démarche collective d’AOrOc, nous permettront de revenir notamment sur la place des cultes dits orientaux en Occident. On peut citer ici à titre d’exemple le cas des tauroboles, rituel romain mais exotique, qui venait rendre hommage à une déesse, Magna Mater, qui quoique importée n’en appartenait pas moins au pantheon officiel de l’Etat romain depuis le IIIe siècle av. J.-C. Or nos premiers exemples connus se trouvent dans le corpus des inscriptions de Lyon, soit une cinquantaine d’années avant qu’on les voit se dérouler à Rome. C’est dire que les interactions entre la Ville et ses cités provinciales ont été beaucoup plus complexes qu’on ne l’a cru. Nous semblons être face à un double transfert rituel énigmatique, qui dément les vieilles lectures d’inspiration évolutionniste qui imaginaient que toute nouveauté religieuse ne pouvait que venir d’Orient. Ce projet bénéficiera d’un dialogue constructif avec les collègues engagés dans l’étude de la diffusion et de la réception des savoirs astrologiques et des pratiques astrologiques dans l’Empire romain, qui présente les mêmes enjeux scientifiques.

4.3- Exégèses, controverses et évangélisation

Le laboratoire se concentrera davantage sur les ruptures que sur les continuités. Un projet portant sur les exégèses et les controverses doctrinaires cherchera à montrer l’importance du procédé d’exclusion doctrinale commun aux Pères de l’église (Augustin d’Hippone, Grégoire de Naziance, etc.) et aux intellectuels païens de l’Antiquité tardive (Servius, Symmaque, Julien, etc.) Il cherchera à comprendre dans quelle mesure la conflictualité même des premiers chrétiens a pu contribuer à diffuser la foi chrétienne au sein de la société impériale tardive, comme l’a laissé entendre récemment Peter Brown. Le dialogue entre philologues, historiens et archéologues pourra donc ici encore s’avérer particulièrement fructueux et original.