AXE 3 – FABRIQUE DE LA VILLE


Dernière modification : 26 mars 2019

Responsables : Hélène Dessales ; Stéphane Verger.

Le concept de « fabrique de la ville » répond à la volonté d’expliquer l’urbanisation par les relations dialectiques qui unissent le développement d’une société et la formation d’un espace, à la configuration multiple et changeante. Si cette analyse dynamique a été utilisée avec succès par les médiévistes au cours des dernières années (par ex. H. Galinié, 2000 ; H. Noizet, 2007), elle n’a été appliquée que de façon ponctuelle pour l’Antiquité. Or elle permet de mener une réflexion sur l’archéologie urbaine, sur l’évolution de ses méthodes et l’adéquation de ses problématiques aux interrogations contemporaines, mais aussi de mieux comprendre les regards portés sur l’espace habité et son environnement. Pour ce faire, AOrOc a la particularité d’explorer différents sites urbains, qui peuvent constituer autant de laboratoires d’analyse sur un très large champ chrono-géographique, de l’Âge du Bronze au XIIIe siècle ap. J.-C. : en France, Argentomagus, Bibracte, Brumath, Mandeure, Strasbourg-Koenigshoffen, Châteaubleau, Thérouanne, Senon-Amel ; en Italie : Rome (Pincio), Musarna, Castrum novum, Pompéi, Herculanum, Policoro ; en Grèce, Thasos ; en Albanie, Apollonia d’Illyrie ; au Kosovo : Ulpiana ; en Syrie, Europos-Doura ; en Turquie, Labraunda, Aigai, Nicée, Milet, Kanè, Ainos ; en Ouzbékistan, Samarkand, Termez. Une telle approche ne peut se faire en effet que sur la longue durée. Elle entend dépasser une vision linéaire – naissance, développement, mort –, en interrogeant les temps de formation, de rupture, ou de reprise de l’expansion urbaine, mais aussi les échelles d’interventions (des reconstructions totales aux aménagements ponctuels) et les échelles de développement (processus d’extension ou, au contraire, de rétraction de la ville). Cette analyse diachronique et scalaire implique des enquêtes appropriées, à travers des études de cas, sur la définition même de la ville, de ses composantes et de ses activités. Elle s’articule autour de trois thèmes fédérateurs.

3. 1- Les paysages urbains et leurs transformations

Qu’est-ce qu’une ville ? Différentes configurations pour différentes époques et civilisations, mais un dénominateur commun : un espace de vie collectif, dont les habitants peuvent se croiser sans se connaître. Mobile, en constante évolution, le paysage qui en résulte constitue un des premiers critères d’identité de la ville. Ainsi, un premier programme tentera de déterminer les symboles et les lieux de mémoire qui ont structuré la représentation de la trame urbaine, à partir de deux cas d’étude emblématiques : le détroit de Byzance et Jérusalem. L’analyse des textes qui leur sont consacrés, couplée à celle du corpus de monnaies, mosaïques, vignettes et cartes, permettra de questionner les mécanismes qui sont en jeu dans le choix de ces symboles, leur perception et leur impact, à la fois sur la topographie de la ville et sur son histoire.
À cette étude sur les stéréotypes du paysage urbain, il est possible d’associer une recherche sur les limites physiques de la ville : loin de constituer une réalité figée, elles peuvent être notamment appréhendées à travers le tracé évolutif des murailles et la formation des nécropoles (par ex. Koenigshoffen, Aigai). En particulier, on s’interrogera sur le rôle d’une trame prédéfinie et la définition de lotissements, et, au préalable, sur les conditions et les procédures de la mise en place de ceux-ci. L’arrière-plan rural mérite aussi d’être considéré dans son interaction avec le développement urbain, notamment par l’exploitation des ressources du sol, du sous-sol ou des côtes, sources de richesse notamment pour les élites susceptibles d’investir dans l’équipement urbain. Une attention particulière sera accordée aux installations portuaires, qui posent des questions spécifiques de connectivité et d’exploitation des ressources, telles que salines et pêcheries (par ex. Castrum novum, Apollonia d’Illyrie, Ainos). Deux types d’approche peuvent se combiner afin de suivre le développement urbain : d’un côté, l’examen du rapport entre espaces vides et construits, d’un autre, une analyse de la morphologie urbaine en fonction de son expansion horizontale et verticale.
Par ailleurs, des changements radicaux sont à prendre en considération afin d’expliquer ces phénomènes d’évolution. De nature socio-politique, environnementale ou accidentelle, ils ont un impact plus ou moins profond sur la forme de la ville (conquêtes militaires, destructions, catastrophes naturelles, incendies, épidémies) et font appel à différents critères d’identification archéologiques. De façon plus précise, il s’agit de mesurer l’impact du risque naturel dans l’évolution urbaine, qu’il s’agisse de catastrophes ponctuelles (tremblements de terre, glissements de terrain, effondrements karstisques, tsunamis), imposant des reconstructions massives, ou encore d’évolutions environnementales sur le long terme (ensablement, inondations, avancement des marécages), menaçant la stabilité et l’accessibilité de la ville. En poursuivant la réflexion pluridisciplinaire engagée dans le cadre de l’ANR RECAP sur cette thématique, des recherches seront engagées sur deux terrains privilégiés par l’histoire du risque, l’Italie méridionale (Cumes, Pompéi, Herculanum, Policoro), et l’Asie Mineure (Nicée, Labraunda, Kane/Dikili).

3.2- La ville en chantiers

La fabrique physique de la ville se décline en chantiers de construction, d’échelles diverses, qui impliquent des programmes édilitaires et décoratifs dont il convient de cerner l’impact sur la forme et la viabilité urbaines. Elle pose la question de l’exploitation des ressources naturelles pour l’édification de la ville et le fonctionnement des infrastructures et, par ce biais, du rapport au territoire. Sur ce point, des études plus précises porteront sur l’eau et les carrières, en poursuivant la collaboration engagée avec les géologues de l’IPGP et de l’ISTerre, sur différents sites grecs et romains (par ex. Argentomagus, Mandeure, Strasbourg, Pompéi). Par ailleurs, il s’agit de mettre en évidence tous les processus de construction mis en œuvre, du cycle productif des matériaux à la conception et à la réalisation des monuments publics et privés. Au-delà de l’examen des traces matérielles, une telle étude a pour particularité de révéler la dimension immatérielle du chantier de construction, son rythme et sa chaîne opératoire, mais aussi les gestes et les savoirs empiriques qu’il mobilise.
Deux dynamiques seront l’objet d’une étude plus attentive : en premier lieu, le rôle du réemploi des matériaux, et plus largement, des processus de récupération, de recyclage et de stockage urbains ; en second lieu, l’entretien de la ville, qui implique un processus sur le long terme, qui n’a été que rarement interrogé à partir des vestiges archéologiques : restaurations d’envergure, réfections ponctuelles, revêtements et autres dispositifs de protection, en somme, toutes les opérations destinées à assurer la pérennité des monuments. Ce dernier thème ouvre sur un questionnement plus large sur les processus de décision à l’origine des travaux, sur le rôle des commanditaires et le choix des maîtres d’œuvre, mais aussi sur la planification et la fréquence des interventions.
Trois types de méthodes seront sollicitées afin d’approfondir cette thématique : l’étude de la manifestation stratigraphique de la fabrique de la ville, à travers l’examen spécifique des remblais et des dépotoirs ; l’archéologie de la construction ; la quantification et la modélisation ingéniérique des chantiers. Les données recueillies seront confrontées avec des sites extra- urbains, afin de déceler la présence de foyers locaux et d’éventuelles interactions, notamment les grandes résidences aristocratiques (par ex. Piantarella), sources d’innovations et de circulation des techniques. Ces approches croisées permettront de développer une histoire technique de la fabrique urbaine, en proposant un nouveau regard sur la ville antique et médiévale.

3. 3- Refabriquer la ville : des relevés du Grand Tour aux protocoles pluridisciplinaires

La définition d’une ville change autant pendant son histoire que lorsqu’elle devient objet d’étude pour les archéologues et les historiens. Une réflexion sur l’histoire de nos disciplines permet de mieux déterminer les objectifs et les stratégies à adopter. De fait, la ville du passé est une construction anachronique, du présent. Les enquêtes sur l’urbanisation de la protohistoire celtique sont significatives de tels enjeux sémantiques sur la détermination d’une ville, dans la mesure où il faut distinguer, d’une part, les agglomérations, qui se développent sans plan préétabli autour d’un carrefour, d’un marché, et, d’autre part, les oppida, qui sont une fondation volontaire, un espace découpé par rapport à une campagne aux mains de grands propriétaires. Pour le monde hellénique, on s’appuiera sur le dossier particulier de la recherche de Troie qui met en évidence différentes méthodes mises au point pour l’exploration archéologique d’une asty au cœur d’une polis entourée par une chora, depuis le XVIIIe siècle. Dans une approche plus large, on s’efforcera d’identifier les secteurs favorisés par les antiquaires puis les archéologues dans leurs fouilles et reconstitutions des villes grecques.
Pour le monde romain, il en est autrement, dans la mesure où l’exploration de Pompéi, à partir du milieu du XVIIIe siècle, a inauguré l’examen d’une civitas toute entière. Initialement perçu de façon fragmentaire, le paysage urbain s’est progressivement imposé aux fouilleurs et aux visiteurs dans le courant du XIXe siècle. Le vaste corpus des descriptions et des dessins permet de percevoir comment les villes grecques et romaines sont définies et « refabriquées » au fil du temps, notamment dans les relevés d’architectes et les maquettes qui leur sont consacrés. Sur ce point, la collaboration sera poursuivie avec l’Ecole française d’Athènes (programme 2017-2021 sur la Grèce antique et les Expositions universelles) et, pour le dossier pompéien, avec les bibliothèques de l’INHA et l’ENSBA, sur des fonds inédits.

Enfin, outre ces projets sur l’historiographie de la recherche, AOrOc réunit différentes compétences et entretient des relations suivies avec d’autres champs disciplinaires (géologie, géomorphologie, informatique, ingénierie civile), qui permettent de définir un véritable protocole d’étude de la fabrique urbaine, articulé en plusieurs interventions spécifiques :

  • Étude des sources historiques : textes littéraires, documents épigraphiques et juridiques.
  • Prospections géophysiques, à travers un riche corpus de sites antiques et médiévaux, en cours
    d’exploitation.
  • Analyses géomorphologiques (carottages avec des analyses paléobotaniques et paléozoologiques).
  • Fouilles et prospections à différentes échelles sur les sites étudiés.
  • Archéologie de la construction (matériaux, mise en œuvre, restitution et quantification des
    chantiers).
  • Modélisation 3D.