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Derbent / Portes de Fer de Sogdiane

(Ouzbékistan)


Dernière modification : 28 février 2017

Extrait revu de “LA TIMOURIDE”, 1997

 Sur la route de Samarkand à Balkh : les Portes de Fer près de Derbent

Evoquant les paysages auxquels elle est associée, la désignation des “Portes de Fer” est une notion appliquée sur une vaste aire géographique aux défilés imprenables qui constituaient des resserrements et des passages obligés sur les grandes voies de communication. C’est le cas, par exemple, en Europe, pour la trouée étroite du Danube à travers la chaîne des Carpates (Djerdap). C’est aussi ce qu’attestent en Orient les défilés qui ponctuent les grandes routes du monde iranien et centre-asiatique. L’un d’entre eux se situe sur la route qui de Samarkand remonte vers le nord-est, en direction de Tashkent ou du Ferghana, le long du tracé de la Route de la Soie vers le Turkestan chinois. Aux extrêmes du monde iranien deux autres “Portes de Fer” combinent une même notion de défilé et de frontière. Les unes, à l’ouest, se situent au Daghestan, sur la côte occidentale de la Caspienne, où elles contrôlaient la route qui liait la Russie au Plateau iranien. Les secondes, à l’est, sont celles de la route de Samarkand à Balkh, via Termez. Le rapprochement de ces défilés n’est pas fortuit. Tous deux sont liés à une agglomération ou ville portant le même nom : Derbent, dont l’étymologie est liée à la notion de “barrière”. L’analogie entre les deux, surtout, a été depuis longtemps proposée, comme l’attestent les commentaires de l’ambassadeur de Castille Ruy González de Clavijo dans l’exceptionnelle relation du voyage qu’il fit à la cour de Tamerlan en 1403.

 Position géostratégique du site

Les Portes de Fer de la route de Samarkand à Termez – à environ 250 km de la première et à 150 km de la seconde – se situent vers l’extrémité ouest de la chaîne du Hissar, près de la limite actuelle des districts des vallées du Kashkadarya et du Surkhandarya. Alors que les sources mentionnent à des époques diverses le rôle historique, militaire et économique du passage, ce n’est que récemment, il y a une vingtaine d’années à peine, que l’emplacement précis a pu être identifié, à l’occasion de la rencontre fortuite entre l’archéologue E. Rtveladze et un érudit de l’un des villages de la région. Le lieu-dit que l’on traverse aujourd’hui par une route excavée à une profondeur de plus de 20 mètres sous le niveau original de la muraille porte le nom de Temir Darvoza, jeu de mots traduisible à la fois par “Porte de Fer” et “Porte de Tamerlan”.

Les Portes de Fer sont constituées d’un complexe long d’une dizaine de kilomètres constitué de deux défilés – séparés par une plaine – qu’il fallait emprunter successivement. Venant de Samarkand, le premier défilé, connu sous le nom de Buzghala-khana (“la Maison de la Chèvre”), est un canyon aux caractéristiques impressionnantes : un tracé sur deux kilomètres environ, plusieurs fois coudé, dominé de falaises verticales hautes de plusieurs dizaines de mètres, laissant un passage pierreux presque horizontal, large d’une trentaine de mètres au plus, mais resserré par endroits jusqu’à moins de cinq mètres. Ce défilé passé, le voyageur en abordait un second plus impressionnant encore, au fond d’une large vallée que baigne une rivière d’eau saline, le Shurob. Au pied de la montagne bordant le flanc sud-est de la vallée, la rivière s’enfonce dans une gorge profonde d’une trentaine de mètres. Jouxtant la gorge, entre celle-ci et la montagne en face, une puissante muraille, dont on voit aujourd’hui encore le relief serpenter transversalement par rapport à la route moderne, barre le fond de la vallée, en partie seulement superposée à un repli naturel de terrain.

L’information à notre disposition est de double nature : elle comprend, d’une part, les sources historiques qui couvrent quelques-uns des importants événements qui ponctuèrent l’histoire de l’Asie centrale de l’expédition d’Alexandre le Grand au haut moyen âge, puis à la consolidation de l’empire de Tamerlan au 15e s. ; d’autre part les données matérielles recueillies par les recherches archéologiques récentes.

Bien que l’on ignore quel a été le statut de cette frontière naturelle jusqu’à Alexandre le Grand, quand les Bactriens et Sogdiens viennent occuper les sommets avoisinants pour freiner la progression des Macédoniens entre Bactres et Samarkand, il semble que dès l’époque gréco-bactrienne ce noeud de montagnes et de gorges est artificiellement renforcé dans le but d’assurer une meilleure protection du bassin de l’Oxus contre la pression de peuples nomades présents au nord des monts de Hissar.

 Le rempart

 Antiquité

Tel qu’on le lit encore à fleur de terre, la construction du rempart nécessita un véritable remodelage du paysage, comprenant l’entaille de l’un des replis naturels barrant la vallée et l’aménagement par des remblais d’un plateau artificiel sur laquelle a été jetée la fondation de la muraille elle-même, avec, au sommet, sa maçonnerie de briques ou de pierres. Cette entreprise a dès son origine été conçue en une étape unique par un pouvoir manifestement solidement implanté. Les découvertes de céramiques et de monnaies faites dans les fouilles récentes permettent de dater cette entreprise de l’époque hellénistique déjà, peut-être vers la fin du IIIe siècle avant n.è., à une période où les Gréco-Bactriens sont contraints d’assurer leur frontière nord après avoir peut-être déjà perdu une partie de leurs possessions septentrionales (Samarkand et la plaine du Zerafshan compris) sous le coup d’envahisseurs nomades venus des steppes du nord de l’Asie centrale. Le rempart ne connut pas une occupation continue, notamment, par exemple, à l’époque d’Eucratide Ier vers le milieu du IIe siècle avant n.è., quand le dispositif est abandonné comme ligne de défense au moment de la réannexion de la plaine de Samarkand au royaume gréco-bactrien. Son rôle de frontière reprend sous le pouvoir kushan, qui en renforce le dispositif pour faire face à la menace de l’empire des Kangju qui se développe après notre ère sur la périphérie du Kyzyl-kum.

 Haut Moyen Âge

Près de sept siècles plus tard, au haut moyen âge, l’archéologie et les textes révèlent une nouvelle période d’occupation. Le ravin ne semble pas être alors le seul point de passage : la route franchit la muraille en contre-haut, passant par une porte protégée par un fortin récemment mis au jour. Ce dernier s’étage sur deux niveaux : au niveau supérieur il comportait une grande salle fortifiée par une tour qui faisait face à la Sogdiane ; au niveau inférieur, à l’arrière de la muraille, se dressait un bâtiment trapézoïdal, probablement une caserne, organisé autour d’une cour. La période historique – et nous voyons quelle est alors pour l’essentiel la fonction de cette muraille – est celle du grand commerce de la Route de la Soie dont les Sogdiens contrôlaient alors la majeure partie des étapes. Toutefois, la muraille n’était peut-être pas seulement un poste de douane. Cette période, le VIe siècle, est aussi celle où les Turcs entrent dans l’histoire, sous le nom de t’ou-kiue, comme les appellent les Chinois, ou Türük, pour eux-mêmes. Dans ce contexte d’expansion les Portes de Fer sont à nouveau fortifiées par les habitants de la Bactriane, soit les Hephthalites, avant leur défaite de 565, soit peu après cette date, par le royaume voisin de Chaganian. Au 8e s. les Portes de Fer demeurent pour les Turcs un but de conquête prestigieux, comme l’apprennent leurs inscriptions de l’Orkhon, retrouvées dans la steppe mongole. C’est un lieu de passage imposant par son caractère imprenable que remarquent d’autres voyageurs, comme le pèlerin chinois Hiuan-tsang qui en rapporte la description dans le récit de son voyage vers l’Inde : il y mentionne la couleur ferrugineuse des rochers du ravin et précise que les portes avaient été revêtues de fer et munies de clochettes. On ignore cependant s’il se réfère à la porte au pied du fortin, ou à l’une des gorges : celle qui jouxte la muraille ou celle de Buzghala-khana.

 Moyen Âge

Sept siècles encore après ces témoignages, d’autres voyageurs expriment à leur tour leurs impressions au franchissement de la muraille : un second Chinois raconte son passage des Portes en 1417. Avant lui, surtout, en 1403 il y a Clavijo, l’ambassadeur de Castille mentionné ci-dessus, qui séjourne dans un riche caravansérail construit à quelques centaines de mètres seulement en contrebas de la muraille. On lui rapporte une tradition orale selon laquelle la muraille avait, dans le temps, été revêtue de fer. Les Portes de Fer constituent alors une frontière avec un poste de douane, dont Clavijo souligne les revenus qu’en tirait alors Tamerlan.

Auteur
(C. Rapin)

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