Chargement
Veuillez patienter...

La Tène (Suisse)

T. LEJARS


Dernière modification : 7 septembre 2017

Le mobilier du site éponyme de La Tène a fait l’objet d’une reprise complète de l’étude en vue de sa publication aujourd’hui réalisée. Thierry LEJARS (dir.), La Tène, un site, un mythe. 3, La Tène : la collection Schwab (Bienne, Suisse), Lausanne : Cahiers d’archéologie romande, 2013, 2 vol. 407 et 495 p.

Le site éponyme de La Tène connu pour ses milliers d’objets en bois et en fer a été exploré entre 1857 et 1917, de façon discontinue et dans des conditions souvent difficiles [photo localisation]. Le contexte de la découverte est problématique car les seules informations fiables, bien documentées et publiées, concernent l’exploration d’un bras de rivière entre 1907 et 1917 et la mise au jour de deux ponts.

Le mobilier recueilli se caractérise par l’abondance et la variété des objets en fer, mais aussi et surtout un état de conservation remarquable, du fait de son confinement prolongé dans un milieu anaérobique. Cette découverte suscita dès les premiers travaux d’âpres discussions pour expliquer la nature de cet ensemble où les pièces d’armement représentent plus du tiers de l’effectif total. On a proposé de voir là tour à tour :

  • un habitat lacustre,
  • un oppidum,
  • un camp militaire,
  • un poste de péage ou de douane,
  • un entrepôt fortifié, etc.

Ce n’est qu’à partir des années 1950 que l’hypothèse d’un lieu de culte avec des dépôts sacrés immergés prend forme. Les résultats de l’analyse géologique effectuée une vingtaine d’années plus tard tendent à montrer que le site de La Tène avait été implanté dans une zone marécageuse et non pas sur un bras de rivière aux eaux vives (les conclusions de cette étude basée sur quatre forages réalisés en des points éloignés ont été, non sans raison, vivement critiquées par H. Schwab).

 Le mobilier de La Tène

Le nombre total d’objets est comparable à celui de Gournay, mais avec un taux de fragmentation très inférieur. Bien que le contexte soit très différent de celui des installations cultuelles signalées jusqu’ici, la comparaison avec ces séries s’impose en raison de l’importance des équipements militaires. On est tout d’abord frappé par le nombre de lances. Viennent ensuite les éléments associés à l’arme de poing (l’épée, le fourreau et le ceinturon). Le nombre de boucliers extrêmement faible devait être à l’origine plus important, comme l’indiquent les nombreux rivets d’umbos trouvés séparés. Il y a également des outils, de la vaisselle métallique et divers instruments destinés aux soins corporels (forces, rasoirs, pincettes) ainsi qu’un grand nombre de fibules (près de 400). Presque tous ces objets sont en fer. La parure en bronze est rare, tout comme la céramique. Les éléments du costume féminin sont à peu près inexistants.

 Chronologie

Si certaines pièces appartiennent indiscutablement à La Tène ancienne, voire au premier âge du Fer, la grande majorité du mobilier date de La Tène moyenne. Les éléments plus récents (fin de La Tène C2 et La Tène D) sont peu nombreux. L’homogénéité typologique des mobiliers m’a conduit à voir dans cette collection un ensemble rapidement constitué que l’on peut assigner à la phase initiale de La Tène C2 (ou La Tène C1 « récent », selon d’autres auteurs) soit, en datation absolue, à la fin du IIIe s. av. J.-C. ou au début du second. La surreprésentation des pièces d’armement et la chronologie extrêmement serrée des mobiliers rappellent la situation mise en évidence à Ribemont pour le lot majoritaire.

 Un monument érigé pour commémorer un fait de guerre

La Tène n’est certainement pas l’ultime avatar des habitats lacustres comme le pensaient les inventeurs du site. Il n’est pas non plus un oppidum, ni un arsenal. Si l’hypothèse d’un lieu de culte n’est plus discutée, il ne s’agit pas d’un de ces lieux de culte où l’on immergeait les offrandes, à l’instar des marécages nordiques, comme on se le figure généralement, avec les ponts placés au centre du dispositif, utilisés soit comme plateforme pour l’immersion des offrandes et les sacrifices, soit comme lieu d’exposition. Ces reconstitutions ne résistent pas à l’analyse des faits. Nous disposons maintenant d’un faisceau d’indices - tiré de l’examen du mobilier lui-même, mais aussi des publications des années 1860 et de la correspondance des principaux acteurs de cette recherche - qui permet de reconnaître là un lieu consacré installé, non pas sur une structure surplombant les eaux, mais sur la terre ferme, en retrait des eaux, à proximité d’un pont qui permettait de franchir la rivière et longeait le lac. Au-delà, cet axe permettait de relier les contreforts du Jura au Plateau suisse. Il faut plutôt imaginer une aire établie au sud d’un bras de la Thielle avec un pont, des aménagements de berge et des constructions de nature indéterminée où l’on rangeait des objets (offrandes et utilitaires) ou encore des plateformes d’exposition pour les armes.
Pour compléter le décor, nous pouvons ajouter à ce cadre architectonique des lances fichées dans le sol, des pieux supportant des crânes de chevaux et peut-être aussi des statues-piliers parées de torques en or ou en fer. Au vu des données disponibles, il serait audacieux d’aller beaucoup plus loin dans la restitution du site. Cette installation eut une existence relativement brève. Il ne s’agit donc pas d’un sanctuaire stricto sensu caractérisé par une fréquentation et des rites réguliers comme cela est avéré à Gournay-sur-Aronde. Cette courte durée et la dimension éminemment guerrière du mobilier pourraient se référer à un événement unique, un haut fait d’armes. L’hypothèse d’un monument érigé pour commémorer un fait de guerre est la plus probable. Ce monument n’est pas construit ex nihilo mais s’inscrit dans une tradition historique séculaire dans la mesure où il s’agit d’un lieu de passage, fréquenté de longue date et caractérisé par des dépôts ponctuels ( ?) d’armes et de parures. Le trophée de La Tène n’est pas davantage isolé. Dans la région, on peut mentionner l’important dépôt trouvé au XIXe s. à La Tiefenau, près de Berne, ou encore diverses armes recueillies dans les Trois Lacs. La contemporanéité de ces ensembles voisins (moins de 30 km les séparent) pourrait être l’indice d’une période troublée marquée par des heurts répétés et dont on a voulu fixer le souvenir. La rareté des objets postérieurs au trophée laisse penser que la destruction du site est intervenue assez tôt. On ne peut que regretter que cette « Pompéi » suisse n’ait pas été explorée dans de meilleures conditions.

H. SCHWAB – Archéologie de la 2ème correction des eaux du Jura, vol. 1 – Les Celtes sur la Broye et la Thielle, Archéologie Fribourgeoise, Editions universitaires, Fribourg 1989-5, Fribourg 1990, 190.
Thierry LEJARS (dir.) - La Tène, un site, un mythe. 3, La Tène : la collection SCHWAB, Bienne (Suisse), Lausanne : Cahiers d’archéologie romande, 2013, 2 vol. 407 et 495 p.