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Les Portes de Fer près de Derbent

Sur la route de Bactres à Samarkand


Dernière modification : 11 septembre 2017

Par Claude RAPIN
Voir la page sur Alexandre le Grand et les Portes de Fer sur le site de C. RAPIN, claude.rapin.free.fr
Vous trouverez également des documents complémentaires (pdf) à la fin de cet article.

 

Le site de la muraille-frontière des « Portes de Fer » à Derbent, près de Baïsun est une source de précieuses informations sur la Sogdiane, notamment pour le mouvement des frontières et l’histoire événementielle générale, depuis l’Antiquité, quand Alexandre le Grand s’empare de la région, jusqu’à l’époque de Tamerlan.

La fouille a été menée de 1995 à 1997 sous la direction de Shoximardan RAXMANOV (†) et Claude RAPIN, avec la collaboration de Mutalib XASANOV et de plusieurs archéologues de l’Institut d’archéologie de Samarkand.

 

Fig. 1
Fig. 1

Evoquant les paysages auxquels elle est associée, la désignation des “Portes de Fer” est une notion appliquée sur une vaste aire géographique aux défilés imprenables qui constituaient des resserrements et des passages obligés sur les grandes voies de communication. C’est le cas, par exemple, en Europe, pour la trouée étroite du Danube à travers la chaîne des Carpates (Djerdap). C’est aussi ce qu’attestent en Orient les défilés qui ponctuent les grandes routes du monde iranien et centre-asiatique. L’un d’entre eux, les Portes dites “de Tamerlan”, se situe sur la route qui de Samarkand remonte vers le nord-est, en direction de Tashkent ou du Ferghana, le long d’un des tracés de la Route de la Soie vers le Turkestan chinois. Aux extrêmes du monde iranien deux autres “Portes de Fer” combinent une même notion de défilé et de frontière. Les unes, à l’ouest, se situent au Daghestan, sur la côte occidentale de la Caspienne, où elles contrôlaient la route qui liait le Plateau iranien à la Russie. Les secondes, à l’est, sont celles de la route de Balkh à Samarkand, via Termez. Le rapprochement de ces défilés n’est pas fortuit. Tous deux sont liés à une agglomération ou ville portant le même nom : Derbent, dont l’étymologie est liée à la notion de “barrière”. L’analogie entre les deux, surtout, a été depuis longtemps proposée, comme l’attestent les commentaires de l’ambassadeur de Castille RUY GONZÁLEZ de CLAVIJO dans l’exceptionnelle relation du voyage qu’il fit à la cour de Tamerlan en 1403.
Fig. 1 : Portes de Fer. Vue de la muraille antique depuis le sud-ouest. Construite à l’époque hellénistique, la muraille mise au jour a été restaurée à plusieurs reprises à l’époque kouchane, au haut moyen âge (en liaison avec la première expansion turque) et sous Tamerlan ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 Position géostratégique des Portes de Fer

Fig. 2
Fig. 2

Les Portes de Fer sogdiennes, sur la route de Termez à Samarkand – à environ 150 km de la première et à 250 km de la seconde –, se situent vers l’extrémité ouest de la chaîne de Hissar, près de la limite actuelle des districts du Kashka-darya et du Surkhan-darya.
Fig. 2 : Carte de répartition des sites de la MAFOuz de Sogdiane ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

 

 

 

 

Fig. 3
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Fig. 4
Fig. 4

Fig. 3 : Portes de Fer. Carte de la région des Portes de Fer et tracé de la route d’Alexandre le Grand. Relevé par Christian MEYER (Bordeaux) ; montage C. RAPIN ; ©MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 4 : Portes de Fer. Carte Google de la région des Portes de Fer. Montage C. RAPIN ; ©MAFOuz de Sogdiane.

 

 

 

AU XIXe siècle, le passage entre les deux régions était s’articulait autour d’un carrefour situé à Akrabat (Fig. 3, nº7) et sur lequel l’armée russe avait établi un château en pierre de taille, l’une des rares constructions de ce type préservées dans la région.

 

Fig. 5
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Fig. 6
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Fig. 7
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Fig. 5 : Portes de Fer. Château en pierre d’Akrabat, XIXe siècle. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 6 : Portes de Fer. Château en pierre d’Akrabat, XIXe siècle. Vue de la surface intérieure. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 7 : Portes de Fer. Château en pierre d’Akrabat, XIXe siècle. Détail de mâchicoulis. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

 Découverte de la muraille-frontière.

Alors que les sources mentionnent à des époques diverses le rôle historique, militaire et économique du passage, ce n’est que récemment, dans les années 1980, que l’emplacement précis du système de fortifications antiques et médiévales représenté par une puissante muraille a pu être identifié près de Derbent à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Akrabat, à l’occasion de la rencontre fortuite entre l’archéologue ouzbekistanais Eduard RTVELADZE et un érudit de la région. Le lieu-dit que l’on traverse aujourd’hui par une large autoroute excavée récemment à une profondeur de plus de 20 mètres sous le niveau original de la muraille et par une voie de chemin de fer porte le nom de Temir Darvoza, jeu de mots traduisible à la fois par “Porte de Fer” et “Porte de Tamerlan”.
Ce système fortifié fait partie d’un complexe long d’une dizaine de kilomètres constitué de deux défilés – séparés par une plaine – qu’il fallait emprunter successivement. Du côté de Samarkand, le premier défilé qui a attiré l’attention des premiers voyageurs étrangers au XIXe siècle et localement connu sous le nom de Buzghala-khana (“la Maison de la Chèvre”), est un canyon aux caractéristiques impressionnantes : un tracé sur deux kilomètres environ, plusieurs fois coudé, dominé de falaises verticales hautes de plusieurs dizaines de mètres, laissant un passage pierreux presque horizontal, large d’une trentaine de mètres au plus, mais resserré par endroits jusqu’à moins de cinq mètres.

 

Fig. 9
Fig. 9

Un second défilé, plus impressionnant encore, s’ouvre plus à l’est dans la vallée du Shurob, une rivière aux eaux salines qui conflue près de Derbent avec le Sherabad-darya. Au pied de la montagne bordant le flanc sud-est de la vallée, la rivière s’enfonce dans une gorge profonde d’une trentaine de mètres.
Fig. 9 : Portes de Fer. Canyon du Shurob entre le mont Susyztag et la muraille antique. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

Jouxtant la gorge, entre celle-ci et la montagne en face, une puissante muraille, dont on voit aujourd’hui encore le relief serpenter transversalement par rapport à la route moderne, barre le fond de la vallée, en partie seulement superposée à un repli naturel de terrain (Fig. 1).

 Les Portes de Fer et Alexandre le Grand

L’information à notre disposition est de double nature : elle comprend, d’une part, les sources historiques qui couvrent quelques-uns des importants événements qui ponctuèrent l’histoire de l’Asie centrale depuis l’expédition d’Alexandre le Grand jusqu’au haut moyen âge, puis durant la consolidation de l’empire de Tamerlan au XVe siècle ; d’autre part les données matérielles recueillies par les recherches archéologiques récentes.
Bien que l’on ignore quel a été son statut durant l’époque achéménide, cette frontière naturelle est surtout connue pour les événements survenus à l’époque d’Alexandre le Grand, quand les résistants Sogdiens viennent occuper les défilés et sommets avoisinants pour freiner la progression des Macédoniens entre Bactres et Samarkand (Fig. 3).
Un certain nombre de prospections menées par la Mission archéologique dans la région ont permis de reconstituer les grandes lignes de la phase de la conquête d’Alexandre durant les années 129-127 av. J.-C., avec, notamment, l’identification du réseau de forteresses mis en place par les Sogdiens contre l’envahisseur macédonien.
Ainsi, l’un des plus célèbres opposants sogdiens à Alexandre aux Portes de Fer, le gouverneur de l’Oxiane Arimaze, a vraisemblablement pris appui sur le défilé de Derbent et sur les flancs du mont Sarymas au nord de la future muraille ici en question.

 

Fig. 10
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Fig. 12
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Fig. 10 : Portes de Fer. Vue du haut Sherabad-darya depuis le sommet du mont Sarymas. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 11 : Portes de Fer. Défilé du Sherabad-darya emprunté par Alexandre le Grand au nord de Derbent pour contourner les fortifications d’Arimazès au printemps 328. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 12 : Portes de Fer. Défilé du Sherabad-darya emprunté par Alexandre. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

À la fin de l’hiver 328-327, Alexandre force le passage que Sisimithrès, le gouverneur de Nautaca (région de Shahr-i Sabz dans le Kashka-darya) a tenter de bloquer pour ralentir le retour d’Alexandre vers la Bactriane. Ce passage est probablement le carrefour d’Akrabat que domine le mont Kapkagly-auzy sur lesquel les Sogdiens s’étaient réfugiés.

 

Fig. 13
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Fig. 14
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Fig. 13 : Portes de Fer. Mont Kapkagly-auzy près d’Akrabat. Roche de Sisimithrès prise par Alexandre le Grand au printemps 327. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 14 : Portes de Fer. Mont Kapkagly-auzy près d’Akrabat. Sommet de la roche de Sisimithrès. Vue vers le nord-ouest. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

 

 

Fig. 15
Fig. 15

Une troisième roche, la roche du gouverneur de Parétacène, Choriénès, se situait vraisemblablement dans la plaine du haut Surkhan-darya, sur la butte de Kyzkurgan, près de Sina. Des trouvailles céramiques d’époque achéménide provenant du sommet de la butte semblent attester une occupation durant cette période de transition. Bien qu’il se soit emparé de cette roche en 328, ce n’est que lors de son passage en 327 qu’Alexandre y rencontre Roxane, fille du gouverneur bactrien Oxyartès.
Fig. 15 : Portes de Fer. Mont Kyzkurgan près de Sina dans le haut Surkhan-darya. Roche de Choriénès, gouverneur de Parétacène, capturée par Alexandre le Grand en 328 et où serait survenue la rencontre avec Roxane au printemps 327. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 Le rempart

Bien qu’il ait été fortifié contre Alexandre le Grand, ce n’est qu’à l’époque gréco-bactrienne que ce nœud de montagnes et de gorges a été artificiellement renforcé dans le but d’assurer une meilleure protection du bassin de l’Oxus contre la pression de peuples nomades présents au nord des monts de Hissar.

Fig. 16
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Fig. 18
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Fig. 19
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Fig. 16 : Portes de Fer. Muraille vue depuis le sud. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 17 : Portes de Fer. Relevé topographique de la muraille. Plan Christian MEYER (Bordeaux) ; © MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 18 : Portes de Fer. Coupe du rempart antique (époque hellénistique et kouchane). ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
Fig. 19 : Portes de Fer. Rempart d’époque hellénistique (briques crues au premier plan) et kouchane (mur en pierre). ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

Antiquité 


Tel qu’on le lit encore à fleur de terre, la construction du rempart nécessita un véritable remodelage du paysage, comprenant l’entaille de l’un des replis naturels barrant la vallée et l’aménagement par des remblais d’un plateau artificiel sur laquelle a été jetée la fondation de la muraille elle-même, avec, au sommet, sa maçonnerie de briques ou de pierres. Ce programme monumental a dès son origine été conçu en une étape unique par un pouvoir manifestement puissant.

Fig. 20
Fig. 20

Les découvertes de céramiques et de monnaies faites dans les fouilles permettent de dater cette entreprise de l’époque hellénistique déjà, peut-être sous le règne d’Euthydème I vers la fin du IIIe siècle avant n.è., à une période où les Gréco-Bactriens ont été contraints d’assurer leur frontière nord après avoir perdu une partie de leurs possessions septentrionales (Samarkand et la plaine du Zerafshan compris) sous le coup d’envahisseurs nomades venus des steppes du nord de l’Asie centrale. Contrairement à ce qui a été d’abord pensé, la ville de Samarkand ne semble pas avoir été reprise par les Gréco-Bactriens au IIe siècle av. J.-C. (notamment sous le règne d’Eucratide Ier).
Fig. 20 : Portes de Fer. Céramique d’époque hellénistique découverte sur la muraille. ©S. Rakhmanov, MAFOuz de Sogdiane.

 

Le rempart ne connut pas une occupation continue. Son rôle de frontière reprend sous le pouvoir kushan, qui en renforce le dispositif pour faire face à la menace de l’empire des Kangju qui se développe après notre ère sur la périphérie du Kyzyl-kum (Fig. 18 : K).

Haut Moyen Âge

Fig. 21
Fig. 21

Près de sept siècles plus tard, au haut moyen âge, l’archéologie et les textes révèlent une nouvelle période d’occupation. Le ravin ne semble pas être alors le seul point de passage : la route franchit la muraille en contre-haut, passant par une porte protégée par un fortin récemment mis au jour.
Fig. 21 : Portes de Fer. Château protégeant le passage de la muraille. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

 

Ce dernier s’étage sur deux niveaux : au niveau supérieur il comportait une grande salle fortifiée par une tour qui faisait face à la Sogdiane ; au niveau inférieur, à l’arrière de la muraille, se dressait un bâtiment trapézoïdal, probablement une caserne, organisé autour d’une cour. La période historique – et nous voyons quelle est alors pour l’essentiel la fonction de cette muraille – est celle du grand commerce de la Route de la Soie dont les Sogdiens contrôlaient alors la majeure partie des étapes. Toutefois, la muraille n’était peut-être pas seulement un poste de douane. Cette période, le VIe siècle, est aussi celle où les Turcs entrent dans l’histoire, sous le nom de t’ou-kiue, comme les appellent les Chinois, ou Türük, selon leur propre dénomination. Dans ce contexte d’expansion les Portes de Fer sont à nouveau fortifiées par les habitants de la Bactriane, soit les Hephthalites, avant leur défaite de 565, soit peu après cette date, par le royaume voisin de Chaganian. Au VIIIe siècle les Portes de Fer demeurent pour les Turcs un but de conquête prestigieux, comme l’apprennent leurs inscriptions de l’Orkhon, retrouvées dans la steppe mongole. C’est un lieu de passage imposant par son caractère imprenable que remarquent d’autres voyageurs, comme le pèlerin chinois Hiuan-tsang qui en rapporte la description dans le récit de son voyage vers l’Inde : il y mentionne la couleur ferrugineuse des rochers du ravin et précise que les portes avaient été revêtues de fer et munies de clochettes. On ignore cependant s’il se réfère à la porte au pied du fortin, ou à l’une des gorges : celle qui jouxte la muraille ou celle de Buzghala-khana.

 

Fig. 22
Fig. 22

Fig. 22 : Portes de Fer. Muraille de l’époque timouride mise au jour lors de travaux de la voirie. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.

 

 

 

 

 

 

 

 

Moyen Âge

Sept siècles encore après ces témoignages, d’autres voyageurs expriment à leur tour leurs impressions au franchissement de la muraille : un second Chinois raconte son passage des Portes en 1417. Avant lui, surtout, en 1403 il y a CLAVIJO, l’ambassadeur de Castille mentionné ci-dessus, qui séjourne dans un riche caravansérail construit à quelques centaines de mètres seulement en contrebas de la muraille. On lui rapporte une tradition orale selon laquelle la muraille avait, dans le temps, été revêtue de fer. Les Portes de Fer constituent alors une frontière avec un poste de douane, dont CLAVIJO souligne les revenus qu’en tirait alors Tamerlan.

Depuis 2005,

Fig. 23
Fig. 23

la plaine du Shurob a été profondément modifiée par les travaux de construction de la voie de chemin de fer et de la nouvelle autoroute Samarkand-Termez. Le canyon du Shurob, notamment, a été comblé, tandis qu’une section importante de la muraille était détruite à l’emplacement le mieux préservé de l’ensemble.
Fig. 23 : Portes de Fer. Destruction de la muraille antique à l’occasion de la construction de l’autoroute Termez-Samarkand en 2008. ©C. Rapin, MAFOuz de Sogdiane.
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