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Le Bosphore thrace


Dernière modification : 7 septembre 2017

Anca DAN (AOrOc )

 

 

Le Bosphore, passage de la vache Iô et obstacle des Argonautes, est un des principaux carrefours du monde méditerranéen. Malgré la difficulté de la navigation, la côte européenne du détroit a fait la richesse de Byzance pendant plusieurs siècles. En l’absence de fouilles archéologiques, seule l’étude des sources littéraires peut nous renseigner sur les origines de la ville et sur les vagues ethniques qui s’y sont établies. Lus avec attention, les textes géographiques et historiques, antiques et byzantins, nous offrent des clefs pour comprendre la dynamique des contacts entre l’Europe et l’Asie, la mer Noire et le reste de la Méditerranée. Ils nous permettent aussi de saisir les expressions identitaires de ceux qui passaient ou qui habitaient sur le Bosphore, depuis la plus haute antiquité.

 

 Géographie

 


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Le Bosphore est le détroit naturel le plus étroit utilisé de manière continue pour une navigation intense, depuis l’Antiquité. Il s’étend, de la mer Noire à la mer de Marmara, sur 31,7 km ; entre l’Europe et l’Asie la distance la plus courte est de 700 m au niveau de Kandilli (ancien Echaia Akroterion) et d’Aşıyan (près d’Arnavutköy).
Au cours de l’histoire, un deuxième rétrécissement entre les deux continents a joué un rôle important : c’est le passage large de 760 m entre les fortifications ottomanes de Rumeli Hisarı (correspondant au site antique de Pyrrhias Kyon et au site byzantin de Phôneus) et d’Anadolu Hisarı (l’ancien Potamonion).

 

La toponymie antique du Bosphore (E. OBERHUMMER, « Bosporus 1 », RE 5, 1897, col. 741-757, d’après Denys de Byzance et Pierre Gilles)
La toponymie antique du Bosphore (E. OBERHUMMER, « Bosporus 1 », RE 5, 1897, col. 741-757, d’après Denys de Byzance et Pierre Gilles)

 

Les mesures modernes ne sont pas très différentes des estimations antiques : en comptant à partir du Hiéron (moderne Anadolu Kavağı) vers le sud, Hérodote évaluait la longueur du Bosphore à 120 stades – mesure que l’on allait retrouver plus tard chez Polybe, Arrien et Denys de Byzance. La largeur minimale varie entre quatre stades chez Hérodote, cinq stades chez Polybe et sept stades chez le Pseudo-Scylax. Strabon présentait un véritable traité de géométrie du Bosphore, en décomposant les côtes en segments de 20, 35 et 50 stades.

Tabula Nonna Europae, Parisinus Latinus 10764
Tabula Nonna Europae, Parisinus Latinus 10764
Tabula Prima Asiae, Parisinus Latinus 10764
Tabula Prima Asiae, Parisinus Latinus 10764

Mais c’est avec Ptolémée, au IIe siècle apr. J.-C., que l’on atteignit le véritable apogée de la géographie antique scientifique : son Bosphore, situé sur le 56° parallèle de longitude, s’étendait entre 43° et 43°20’ de latitude nord.
 

 
Le Bosphore présente 12 sinuosités importantes – dont la plus notable est celle de 80° près de l’ancienne Néapolis, moderne Yeniköy. La profondeur varie encore entre 30 et 110 mètres, avec de nombreux bancs, malgré les travaux très importants effectués à l’époque moderne pour niveler le fond. Le courant apparent du Bosphore se dirige de la mer Noire vers la mer de Marmara, à une vitesse moyenne de deux nœuds. Ce courant était bien connu des Anciens : Strabon, suivant Hipparque, le mentionnait de manière explicite. Pourtant, en réalité, le Bosphore est plutôt une superposition de deux fleuves : outre le flot apparent de la mer Noire, les Modernes – et même les Anciens, au moins à partir des Saturnales de Macrobe et des Histoires des guerres de Procope – connaissaient l’existence d’un cours souterrain plus salé, allant de la Méditerranée vers le Pont. Ainsi, comme l’indiquent les guides maritimes, naviguer sur le Bosphore est toujours une aventure. Les surprises ne manquent jamais, non seulement parce qu’en suivant le courant on est obligé de changer constamment de côte et de faire des zigzags. Il y a, en plus, les changements des conditions de navigation, en fonction des vents du sud-est et des variations des volumes hydrographiques, qui peuvent causer des tourbillons inattendus.

 
Ce sont toutes ces irrégularités que l’on pourrait retrouver dans le mythe argonautique derrière les Symplégades, dites aussi Planctes et Cyanées. On rejoint ainsi l’opinion de Denys de Byzance – premier périégète local, auteur de la plus importante description antique du détroit, l’Anaplous Bosporou – qui trancha le débat antique en faveur d’une identification globale des difficultés de navigation dans le Bosphore avec les effroyables rochers, mouvants et sombres. Inutile donc de cartographier – autrement que pour le plaisir de l’érudition – les différentes localisations de ces rochers, à Öreke Taşı ou à Kilyos en Europe, ou bien à l’intérieur du Bosphore, à Rumeli Kavağı, voire du côté asiatique à Soğan Adası ou à Şile : les Rochers errants se confondent avec les errances du Bosphore même.

 
D’ailleurs, la faille du Bosphore a une histoire géologique fascinante. Une fois de plus, certains avis modernes rejoignent ceux des Anciens. Les débats entre océanographes, géologues et même archéologues préhistoriens ont mis en avant une théorie selon laquelle la formation du Bosphore, il y a 8400 ou 7600 ans, correspondrait au Déluge biblique. La question préoccupait les Anciens qui, au moins depuis la fin de l’époque classique, ont expliqué la formation du Bosphore comme un débordement des eaux apportées par les rivières dans la Méotide et dans le Pont-Euxin. À la fin de l’époque hellénistique, le lien avec le Déluge de la mythologie grecque est attribué, par Diodore de Sicile, aux historiens locaux de Samothrace : le Bosphore se retrouvait ainsi intimement lié à l’histoire humaine et devenait un témoin de l’autochtonie grecque au Nord de l’Égée.

 
On n’est donc pas étonné qu’en dépit des difficultés d’accès, le Bosphore ait été un véritable carrefour de l’œkoumène. Dans le contexte des Guerres Médiques, et plus exactement de l’expédition de Darius en Scythie d’Europe, Hérodote a mis en scène le Grand Roi sur le Bosphore, alors qu’il attendait la construction du pont de bateaux par Mandroklès de Samos, et qu’il avait mis en place, selon l’habitude perse, « deux stèles de marbre blanc, portant gravés – l’une en caractères assyriens, l’autre en grec – les noms de tous les peuples qui le suivaient… », « tous ceux dont il était le maître ». Darius a été le premier Grand Roi à passer d’Asie en Europe ; il a été aussi le premier à embrasser de son regard le Pont-Euxin et à envahir le bassin de l’Égée par l’intermédiaire de Mégabaze et d’Otane, suivis par Mardonios. Comme on le sait, la logographie grecque archaïque et classique s’est intéressée toujours plus aux pays et aux peuples étrangers qu’aux Grecs : c’est dans l’Autre que le Grec s’apprend soi-même, son histoire, son pays. Ainsi, c’est à l’occasion du passage de Darius sur le Bosphore que l’on exprima dans les textes littéraires parvenus jusqu’à nous une prise de conscience de l’importance du double passage représenté par ce détroit, entre deux mers et deux terres.

 

 

 Histoire et mémoire coloniale

 
Il est pratiquement impossible de faire des recherches archéologiques sur le Bosphore : la densité de l’occupation des rivages pendant les derniers siècles et les enjeux militaires de la région ne permettent pas l’ouverture de fouilles systématiques.

 

En même temps, la documentation épigraphique et numismatique, dont le Musée archéologique d’Istanbul offre une excellente illustration, reste partielle et relativement tardive. Seules les bribes d’information conservées dans quelques sources littéraires antiques, perpétuées dans les récits des voyageurs et dans les cartes modernes, permettent de comprendre l’importance du Bosphore et les ambitions des différentes puissances antiques de le dominer.

 

Le littoral du Bosphore a toujours été un pays d’accueil riche. La pêche a représenté, dès l’époque de la fondation de Byzance, une ressource fondamentale : les thons ont été une valeur économique sûre, dont Aristote, Polybe et Philostrate ont rendu compte. Contrairement à leurs voisins asiatiques de Chalcédoine, les Byzantins ont su choisir le lieu propice à la capture des bancs revenant de la mer Noire, pour installer là-bas leur cité. Ces revenus de la pêche, qui s’ajoutaient aux taxes perçues pour le passage du détroit, doivent expliquer pourquoi les Byzantins sont mentionnés dans les listes de la Ligue délienne, à au moins deux reprises, comme payant les taxes les plus élevées après Égine.

 
Cependant, à la différence de Byzance, toujours menacée par ses voisins thraces, Chalcédoine a pu profiter d’un arrière-pays fertile – si l’on juge d’après ses monnaies d’époque classique, sur lesquelles l’épi était associé au bœuf, symbole du Bosphore même. De plus, le nom de Chalcédoine pourrait être apparenté à celui du cuivre : la présence des Chalybes – travailleurs des métaux par excellence – en Bithynie, selon certaines traditions de l’exégèse homérique, confirmerait l’extraction ancienne du métal, jusque dans les Îles des Princes (parmi lesquelles on trouvait, à l’embouchure du fleuve Chalkis, l’île nommée Chalkitis, moderne Heybeliada). D’ailleurs, à en croire les traditions utilisées par Apollonios de Rhodes et ses scholiastes pour mettre en texte le périple des Argonautes, les relations avec les populations indigènes n’ont pas été toujours tendues du côté asiatique et les échanges ont sans doute été la règle. Au contraire, la force des Thraces européens, situés en marge du territoire byzantin et sur la sinistre côte de Salmydessos, a dû mettre Byzance souvent en difficulté. Ainsi, de passage dans la région au début du IVe siècle av. J.-C., Xénophon rend compte de ces tensions dans le dernier livre de son Anabase. En conséquence, les Chalcédoniens n’ont sans doute pas été aussi aveugles que le pensaient Hérodote et ses sources. Si la colonisation de l’entrée asiatique du Bosphore a précédé celle de la côte européenne, bien plus riche, c’est probablement aussi pour des raisons de sécurité. Par ailleurs, si Chalcédoine n’était pas le meilleur port pour les navires qui descendaient le Bosphore, c’est par devant ses côtes que l’on remontait vers la mer Noire : sa fondation pourrait donc être vue comme une étape de l’occupation du Nord.

 
Ensemble, à l’époque archaïque, les deux cités indépendantes ont pu contrôler le trafic des matières premières – céréales, poisson ou autres produits animaux, métaux – ou de la main d’œuvre servile, entre la mer Noire et l’Égée. Les Perses semblent avoir été les premiers à s’emparer à la fois de Chalcédoine et de Byzance, désertes de leurs habitants réfugiés dans le Pont (en 493 av. J.-C.). Quand Pausanias, le vainqueur de Platées, conquit Byzance en 478, une nouvelle époque a commencé : pendant un siècle et demi, Spartiates et Athéniens (maîtres des Ligues de Délos) allaient se disputer la maîtrise des Détroits, jusqu’à ce qu’en 340/339 av. J.-C. Philippe II de Macédoine fît le siège de Byzance.

 

Or, nous avons de fortes raisons de supposer que le Bosphore a été un lieu de tensions entre les différents groupes de Grecs et de Barbares dès l’époque archaïque. Les acteurs étaient, bien évidemment, différents. En combinant les sources littéraires de diverses époques, on peut mentionner les noms des Mégariens, des Argiens, des Corinthiens, des Arcadiens, des Mycéniens, des Carystiens d’Eubée, des Béotiens, des Spartiates et des Athéniens mais aussi des Milésiens, voire d’autres Micrasiatiques (Rhodiens, Éphésiens, Lyciens, Myrléens), dans les fondations coloniales des deux rives.

 
À Chalcédoine et à Byzance même, selon la théorie généralement acceptée aujourd’hui, la majorité des colons serait venue de Mégare, dans la première moitié du VIIe siècle av. J.-C. C’est l’époque même quand la métropole, qui se revendiquait de souche argienne, fut fondée, par synoecisme et par opposition à Corinthe ; des contingents d’Argos, de Corinthe et de Béotie ont pu accompagner les Mégariens, en tant que synoikoi, sur le Bosphore comme dans l’Occident. Par la suite, l’arrivée de couches successives d’époikoi de différentes origines aurait mené à des staseis, comme celle évoquée par Aristote. C’est ce mélange de colons d’origines diverses qui aurait fait que Byzance – contrairement à Chalcédoine – ne fut jamais désignée en tant que fondation mégarienne dans les sources conservées, avant le IIe siècle av. J.-C. et le périple du Pseudo-Scymnos.
 

Que faire alors des Milésiens, qui semblent avoir dominé la colonisation du pourtour de la mer Noire, au VIIe et au VIe siècle ? Si l’association des Mégariens avec les Argéiens, les Béotiens et même avec les Corinthiens semble défendable, il est difficile de retrouver des données antiques attestant une collaboration entre Mégariens et Milésiens. Certes, on peut toujours supposer que l’ancienneté des relations amicales entre Milet et Byzance pourrait remonter à l’époque de la colonisation. La présence d’éléments ioniens dans les colonies mégariennes de la mer Noire semble incontestable et on sait désormais que les échanges commerciaux dépendaient plus de la proximité géographique que de la parenté ethnique : ainsi, à en juger d’après la céramique, le marché pontique semble dominé, dès l’époque archaïque, par les produits nord-ioniens. Néanmoins, ces indices ne sont pas suffisants pour justifier les propos de Velleius Paterculus, qui attribuait aux Milésiens, à la fois la fondation de Byzance et celle de Cyzique. Il s’agit, sans doute, d’une erreur de l’historien romain ou de ses sources, déterminée par la domination milésienne en Méditerranée orientale.

 

Une tout autre logique et, avec elle, d’autres déformations historiques, caractérisent les récits des traditions locales. Nous avons la chance de posséder une belle illustration de cette mémoire du Bosphore, incluse dans la Remontée du Bosphore (Anaplous Bosporou), datant du IIIe siècle apr. J.-C. Son auteur, Denys de Byzance, est inconnu par ailleurs : il a d’ailleurs été toujours une figure obscure et une source souvent négligée par l’érudition byzantine. Il n’y a que deux moments pour lesquels on peut affirmer que la périégèse de Denys a été lue en entier : le premier est celui quand elle a été incluse dans le corpus A des géographes grecs, à côté d’Agathémère, des périples d’Arrien, des Chrestomaties de Strabon et des Patria. Le responsable en est sans doute Photius (au IXe siècle apr. J.-C.). Le second moment correspond au XVIe siècle, quand une copie de ce corpus a été accessible à Nikolaos Sophianos et à Pierre Gilles. Ce dernier est l’auteur d’une version latine de la périégèse grecque, qui nous permet encore de connaître l’ensemble de l’œuvre, alors qu’un feuillet du manuscrit unique contenant le texte original est perdu depuis le XIXe siècle.

 

Mais à l’époque où Constantinople dominait toute la Méditerranée, on a cherché à s’inventer des origines plus nobles, du moins d’un point de vue romain. Une nouvelle histoire de la ville et du détroit fut écrite à partir des bribes de mémoire locale et selon les schémas narratifs de l’historiographie de Rome. Les versions de cette histoire furent ensuite incluses dans le recueil des Patria, constitué au Xe siècle apr. J.-C., et remodelé au début du XIIe siècle. Byzance-capitale y apparaît comme étant fondée en trois temps, par Byzas, Septime Sévère et Constantin. On se souvient ainsi des trois temps majeurs de l’historiographie romaine impériale, du légendaire Romulus, des fondateurs de la République et de l’Empire. Le remodelage des traditions atteint même les détails : la lutte entre les frères Byzas et Strombos rappelle celle de Romulus contre Rémus ; Byzance a été gouvernée successivement par sept stratèges de la même manière que Rome a été dirigée par sept rois ; la cité mégarienne dut son salut à l’aboiement des chiens au moment du siège de Phillippe, tout comme Rome avait été sauvée par les oies lors de l’invasion gauloise. Ainsi, de l’histoire et de la mémoire se nourrit l’éloge : la tradition romaine anoblit les origines de la fondation grecque en terre barbare.

 

 Identités

 

Malgré ces actualisations romaines, le prestige historique grec de Byzance était certain. Le détroit antique apparaît pendant toute l’Antiquité comme un haut lieu de l’hellénisme. L’identité collective grecque s’y est exprimée à la fois par l’union et par la rivalité. La religion et la mythologie ont toujours reflété les ambitions communes des Grecs, soit dans l’adoration commune d’un dieu de la mer, soit dans la rivalité pour la récupération de la mémoire mythique.

 

Selon la IVe Pythique de Pindare, les Argonautes, prédécesseurs des colons grecs sur la route du Pont, auraient fondé un autel et organisé un sacrifice de taureaux pour Poséidon. L’invocation du dieu de la mer par l’équipage d’Argô est assez surprenante si l’on pense, d’une part, aux différentes versions des Argonautiques – dans lesquelles Poséidon n’est jamais une divinité tutélaire – et, d’autre part, au rôle limité qu’aurait eu Poséidon dans la colonisation du Bosphore et de la mer Noire.

 
Toutefois, pour ne pas rester à une supposition littéraire, c’est-à-dire que Pindare aurait mentionné Poséidon pour faire plaisir au dédicataire de son ode, Arkésilas de Cyrène (descendant Battiade de l’argonaute Euphêmos, lui-même fils du dieu Poséidon), une explication historique n’est pas à exclure. Les navigateurs grecs de toute origine, entrant dans le Pont à l’époque archaïque, auraient adoré Poséidon, plus ou tout autant que les Douze Dieux, Zeus (Ourios) ou une autre divinité marine. Ainsi, malgré l’absence de témoignages archaïques, on pourrait imaginer que le culte de Poséidon à Byzance et à Chalcédoine, d’héritage mégarien, était ancien. Par la suite, ce culte aurait été entretenu aussi bien par les Milésiens que par les Mégariens, les Béotiens et les Péloponnésiens qui franchissaient le détroit vers la mer Noire. La présence du dieu marin sur les monnaies hellénistiques de Byzance, l’existence d’un sanctuaire dit « ancien » qui lui était consacré dans la ville et son intégration dans la légende locale de Byzas, mais aussi d’Amykos (roi des Bébryces asiatiques selon Apollonios de Rhodes) sont des signes à prendre en compte dans la reconstitution historique des identités locales.

 

Dans le domaine littéraire, Timosthène de Rhodes a confirmé la version de Pindare, lorsqu’il affirmait qu’à la suite du fils de Phrixos (nommé vraisemblablement Argos), fondateur de l’autel des Douze Dieux à l’embouchure de la mer Noire, les Argonautes auraient sacrifié, sur le même lieu, à Poséidon. Cela signifie que le sanctuaire de Poséidon intégré dans les traditions mythiques anciennes pourrait ne pas être celui de Byzance (situé en bas de l’acropole), mais celui de l’extrémité asiatique du Bosphore, autrement dit peut-être le même que le Sanctuaire de Douze Dieux et que le Sanctuaire de Zeus Ourios, c’est-à-dire le Hiéron asiatique. Quelle que soit la référence topographique précise de ces textes, il convient de retenir que le culte de Poséidon a pu être une des premières formes d’expression de l’identité grecque, dans la région. Quelle que fût la polis des colons et des voyageurs, ils pouvaient tous reconnaître leur dieu grec, dans un de ces lieux les plus importants et les plus renommés de la terre, qui étaient tous dédiés à Poséidon (selon les propos du rhéteur Aelius Aristide).

 
La mention par Pindare des animaux sacrifiés, des taureaux fauves de Thrace, est également intéressante : outre le lien général entre le dieu de la mer et le taureau dans la religion et la mythologie grecque, près du Bosphore, les mythes « bovins » se multiplient. Ainsi, si Eschyle et Éphore sont, pour nous, les premiers à attester explicitement le lien entre la légende d’Iô, fille d’Inachos d’Argos, et le franchissement du Bosphore thrace, d’autres auteurs évoquaient l’habitude des indigènes de faire traverser le détroit avec leurs troupeaux, ou d’utiliser les bœufs dans l’agriculture, dont ils auraient été les inventeurs. On pensait enfin à la colonisation du Nord-Ouest de l’Asie avec un navire nommé « Bous », à tête de bœuf. Ajoutons aussi un nombre significatif de toponymes locaux mineurs, comme Bous, Boukolos, Boukolia, qui devaient donner lieu à des étiologies impliquant ces animaux. Si, pour Pindare, Jason sacrifiait des taureaux thraces à Poséidon, selon une certaine tradition locale enregistrée dans les Patria, le héros fondateur Byzas, bouvier, fils du dieu et de la nymphe thrace Sémestrè ou Kéroessa, aurait sacrifié un taureau avant de fonder la ville de Byzance.

 

Ainsi, le culte de Poséidon sur le Bosphore pourrait répondre à une pratique commune des Grecs égéens (milésiens, péloponnésiens ou béotiens) qui invoquaient peut-être leur Poséidon lorsqu’ils voyageaient dans cette contrée si dangereuse. Il doit donc être vu comme une expression de l’identité grecque, mais aussi comme une forme d’acculturation, par l’assimilation d’éléments locaux et par sa propre inclusion dans les mythes d’inspiration locale.

 
Cependant, si certains éléments mythiques et religieux associés au voyage des Argonautes pouvaient unir les Grecs sur le Bosphore, d’autres ont encouragé leur séparation. C’est le mérite de Francis Vian d’avoir montré, dans plusieurs articles consacrés aux légendes et aux stations argonautiques du Bosphore, l’impact des rivalités entre cités dans l’invention des lieux de mémoire sur lesquels s’appuyait l’identité collective chalcédonienne et byzantine.

 

On a rappelé déjà le cas des identifications multiples des Cyanées. Les ambiguïtés de la nature ont sans nul doute contribué aux débats des localisations terrestres et, par leur intermédiaire, à l’augmentation du prestige d’une cité qui s’appropriait ainsi une nouvelle « relique ». En effet, comme on pouvait l’attendre en suivant la logique de la navigation d’Argô, les stations argonautiques les plus anciennes du Bosphore appartenaient toutes à la côte asiatique, chalcédonienne. Envieuse du statut privilégié de sa sœur et voisine, Byzance n’a pas attendu d’intégrer effectivement dans son territoire ces sites, à commencer avec le Hiéron asiatique, Sanctuaire des Douze Dieux, de Zeus Ourios et, vraisemblablement, de Poséidon. Elle s’inventa un Hiéron européen, siège d’un Sarapeion (attesté dès Polybe). Elle redoubla aussi les Daphnai et les Hestiai tout en multipliant les allusions à Médée qui, dans son chemin vers la Grèce, a pu longer la côte européenne. Plus encore, Byzance changea la signification des sites de sa mémoire coloniale initiale, comme le mémorial d’un héros mégarien Lasthénès-Sosthénion, pour les relier à de nouveaux rebondissements narratifs de la saga argonautique, dans lesquels les héros seraient arrivés sur la côte européenne après avoir vaincu Amykos.

 
L’enjeu était le prestige : malgré sa situation généralement perçue comme défavorable, Byzance réussit à s’imposer devant Chalcédoine. À partir de l’époque romaine, l’identité des Grecs du Bosphore allait être enfin unitaire, sous tutelle byzantine et constantinopolitaine.

 

 Publications

 

  • Anca DAN, « Entre Rochers sombres et errants : sur les difficultés de dresser une carte historique du Bosphore antique », dans H. BRU, G. LABARRE (éd.), L’Anatolie des peuples, cités et cultures (IIe millénaire av. J.-C.-Ve siècle ap. J.-C.). Autour du projet d’Atlas historique et archéologique de l’Asie Mineure antique. Actes du colloque international de Besançon (26-27 novembre 2010), Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 2013, p. 85-104 (à paraître).
  • Anca DAN, « Grecs et Perses sur les Détroits : le démon enchaîné et la démesure du Grand Roi », dans A. DAN, S. LEBRETON (éd.), Fleuves d’Asie Mineure. Premières approches, Presses Universitaires d’Arras, 2014 (à paraître).
  • Anca Dan, « From Imagined Ethnographies to Invented Ethnicities : The Homeric Halizones », Orbis Terrarum 2012, p. 121-158 (à paraître).
  • Anca DAN, « Herodotus on the Black Sea »
  • Anca DAN, « ’Pontos par excellence’ : théories antiques sur l’apparition et sur la disparition de la mer Noire », dans Rita Compatangelo-Soussignan, Estelle BERTRAND (éd.), Cycles de la nature, cycles de l’histoire, Presses Universitaires de Rennes (à paraître).

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