Chargement
Veuillez patienter...

Les Celtes en Italie


Dernière modification : 6 septembre 2017

Extrait de :
BUCHSENSCHUTZ Olivier, GRUEL Katherine, LEJARS Thierry, L’âge d’or de l’aristocratie celtique, IVe et IIIe siècles av. J.-C. , Annales, Histoire, Sciences sociales - Vol. 67 (2/2012), Juin 2012, pages 295 à 324.

En franchissant les Alpes à l’aube du IVe siècle av. J.-C., les Celtes font une irruption fracassante dans l’histoire de la péninsule italienne. Cette terre ne leur est pas pour autant inconnue. Même sans tenir compte de la chronologie haute du récit Livien qui place l’invasion au temps du règne de Tarquin l’Ancien et de la fondation de Marseille, Celtes de Golasecca, stèle de Bornio {JPEG}nous savons que les populations du premier âge du Fer installées dans le quart nord-ouest de la plaine du Po, caractérisées par la culture de Golasecca, parlaient et écrivaient une langue celtique ; nous savons également que, si les produits étrusques étaient fort prisés des élites rhénanes des VIe et Ve s. av. J.-C., des objets hallstattiens circulaient également en Etrurie padane : poignards à antennes, fibules hallstattiennes, etc. L’onomastique suggère l’intégration de celtophones dans la société étrusque dès l’époque archaïque (Orvieto, Cerveteri). D’autres, enfin, ont pu séjourner à Rome, comme l’artisan Hélicon mentionné par Pline l’Ancien.

 

En situant l’origine des peuples de la migration (Bituriges, Arvernes, Sénons, Eduens, Ambarres, Carnutes, Aulerques) dans l’aire d’influence du royaume d’Ambigat, l’exégèse livienne transpose dans un passé mythique lointain la situation de la Gaule du Centre-Est à la veille de la conquête romaine. A la recherche de nouvelles terres, les migrants laissent derrière eux un pays surpeuplé, mais étonnamment riche. Le royaume d’Ambigat est perçu de façon rétrospective comme l’eldorado sur lequel César venait de faire main basse. Les archéologues français donnent, quant a eux, le primat aux realia et préfèrent situer l’origine d’une partie importante des peuples de la migration, mais sans argument convaincant, dans la région située entre l’Aisne et la Marne, au prétexte qu’elle a livré le nombre de tombes celtiques le plus élevé d’Europe et que l’on décèle là un certain déclin au moment même où l’on place l’arrivée des Celtes en Italie. Ce procédé implique une relation entre l’archéologie funéraire et la réalité démographique, ce qui est loin d’être établi. Tite-Live décrit une émigration en plusieurs vagues (après les Celtes de Bellovèse viennent les Cenomans d’Elitovius, puis les Boiens associés aux Lingons), avec un étalement des peuples celtiques depuis la Lombardie (Insubres) jusque dans les Marches (Senons). Ils submergent les Etrusques et les Ombriens et occupent la totalité de la plaine du Po, à l’exception du quart nord-est où les Vénètes conservent leur hégémonie. La marche sur Clusium (Chiusi) et la prise de Rome marquent l’épilogue de cette phase d’expansion. Si les nouveaux venus emploient les premières décennies du IVe siècle av. J.-C. à consolider leurs positions, ils ne sont pas eux-mêmes à l’abri de nouvelles intrusions transalpines, qu’il s’agisse des Gesates au IIIe s. av. J.-C. ou des Celtes orientaux qui tentent jusque dans les premières années du IIe siècle av. J.-C., de se fixer dans le Caput Adriae. La fondation de la colonie latine d’Aquileia en 181 av. J.-C. met un terme définitif aux velléités expansionnistes des Celtes transalpins.

 

La dynamique celtique ne se limite pas aux territoires septentrionaux. Les incursions vers le sud sont fréquentes jusque dans les premières années du IIIe siècle av. J.-C. et l’on voit avorter quelques tentatives de peuplement en Etrurie, par exemple en 299 av. J.-C. Des groupes armés extrêmement mobiles se fixent pour un temps dans les monts Albains et en Apulie. Ils entrent en relation avec les tyrans grecs d’Italie méridionale et de Sicile (Denys l’Ancien et le Jeune) qui les prennent volontiers a leur service. La propagande syracusaine s’emploie dans le même temps à légitimer ces alliances barbares au moyen de savantes reconstructions généalogiques. La défaite carthaginoise en 202 av. J.-C. et la montée en puissance de Rome, avec la conquête de l’Italie et le contrôle de la Méditerranée occidentale, mettent un frein au mercenariat, contraignant les Celtes à se tourner vers d’autres débouchés.

 

L’occupation du territoire est moins continue qu’il n’y parait et des enclaves étrusques subsistent en différents lieux : Mantoue, Spina et Adria parviennent à conserver localement une certaine autonomie, contre tribut, ou concédée par les Celtes qui devaient trouver là quelques avantages. La densité du peuplement est aussi très inégale et l’on voit dans les territoires cispadans les Boiens et les Sénons cohabiter avec les populations indigènes, comme l’indiquent très clairement les inscriptions et l’onomastique en langue étrusque. S’il existe bien un contexte archéologique laténien en Italie, les traces matérielles se limitent à quelques catégories particulières hautement symboliques comme les armes, les objets de parures et les accessoires vestimentaires, pour tout le reste – la géographie et l’histoire du peuplement celtique ainsi que les traits de civilisation – nous sommes redevables de sources textuelles généralement défavorables aux Celtes. La faiblesse des indices archéologiques et l’immatérialité des établissements ≪ celtiques ≫ ont longtemps conduit les archéologues italiens à douter de la sédentarisation des migrants transalpins, un a priori qui s’explique, en particulier, par le désintérêt des Celtes pour les établissements urbains préexistants (Felsina/Bologne et Marzabotto connaissent une période de déclin) et une nette préférence pour des formes d’habitat moins structurées et plus diffuses dans le territoire (des villages non fortifiés, les vici et castella dont parle Tite-Live à propos des Boiens). Il est également difficile de se faire une idée des capitales insubres et cénomanes évoquées par nos sources. Plus que la forme, c’est la nature et le statut des lieux qui comptent. Si pour les Boiens, le pouvoir parait segmenté, il est en revanche davantage centralisé en ce qui concerne les Insubres. La prise de Mediolanum (les enseignes inamovibles du temple d’Athéna) conduit a la capitulation des Insubres, mais la chute de Felsina n’a guère d’incidence sur les Boiens disséminés dans le territoire. Il faudra aux Romains beaucoup de persévérance pour en venir à bout.

 

On distingue chez les Celtes d’Italie deux attitudes antagonistes. D’un côté, on voit les artisans du métal fidèles à leurs coutumes, qui continuent à suivre l’évolution des modes nord-alpines, de l’autre, des potiers qui renoncent complètement a cette tradition. Le vaisselier céramique et métallique n’a en effet que peu à voir avec les productions laténiennes nord-alpines. Il se rattache presqu’exclusivement à la tradition étrusco-italique, quand il ne s’agit pas tout simplement de vases directement produits en Etrurie (vernis noir, vases à décor surpeint, céramiques à figure rouge étrusque, etc.).

carte de l’Itailie
carte de l’Itailie

En s’expatriant avec armes, bagages et famille, les migrants n’ont jamais ressenti le besoin de reproduire l’ensemble de leur environnement matériel. Mieux, leur contact prolongé avec les populations locales étrusques, ombriennes, vénètes, ligures et liméniennes, grâce entre autres à des échanges matrimoniaux et des alliances, a conduit les Celtes à adopter certains usages typiques des civilisations méditerranéennes comme la pratique du banquet, les activités gymniques et les jeux de table. C’est dans le rituel funéraire que ces nouvelles formes de sociabilité sont les plus manifestes, en particulier dans les ensembles des Apennins, chez les Boiens et les Sénons. Dans le cas de ces derniers, l’influence étrusque, et surtout grecque est si forte qu’en dehors des épées et de leurs fourreaux, les témoignages celtiques – c’est-a-dire laténiens – sont rares. A l’exception du célèbre torque en or de Filottrano, un des chefs-d’oeuvre du Style végétal continu, les riches parures en or des femmes inhumées dans les nécropoles attribuées aux Sénons sont tout autres que celtiques.