Hommage à
Véronique Schiltz


Dernière modification : 27 mai 2019

Véronique Schiltz vient de nous quitter. Tandis que la tristesse étreint le cœur de ses collègues et amis, pourquoi, au-delà de l’humaine condition, ne pas imaginer que j’évoque avec elle les grandes lignes de sa vie et de son riche parcours ?
Helléniste et orientaliste, spécialiste de l’art des steppes internationalement reconnue, elle était, depuis 1986, membre associé au Laboratoire d’archéologie de l’École normale supérieure, (AOrOc) UMR 8546 CNRS-ENS, Archéologie & Philologie d’Orient & d’Occident ; elle faisait également partie du Conseil scientifique de la Collection « Histoire et Archéologie » (éd. Hermann) de l’UMR.
 
Véronique, même la route des nomades a un terme et ce fut pour toi le 4 février 2019, à Paris ; tu n’avais que 76 ans.
En pensant à toi, c’est l’éternelle transhumance à la recherche de verts pâturages qui me vient à l’esprit, sans doute celle qui te menait à Die, dans la Drôme ou dans ton cher Poyols où tu allais régulièrement te ressourcer.
Toujours l’esprit en éveil, la curiosité intellectuelle insatiable, c’est ainsi que tu as cheminé dans ton temps et dans l’espace. Tout a commencé à Châteauroux le 23 décembre 1942. Puis, via Grenoble au Lycée Champollion où ton père Raymond Schiltz (l 1922) était proviseur, ce fut Paris, déjà dans le cinquième arrondissement, au lycée Louis le Grand où finalement la famille s’installe en 1955. C’est donc à Paris qu’avec ton frère Bruno et ta sœur Catherine (L 1957), déjà adolescents, vous avez continué à grandir.
C’est au lycée Fénelon que tu as appris le russe, langue que tu maîtrisais plus que parfaitement. Cet enseignement t’a permis, une fois passées les classes préparatoires et l’agrégation de lettres classiques obtenue en 1964, d’aller travailler comme lectrice de français en Russie, pays qui s’entrouvrait alors au monde occidental. Tu as donné des cours de littérature et civilisation française à l’université de Moscou en 1965-1967 et ce séjour fut sans aucun doute l’élément charnière qui t’entraîna dans ta si brillante carrière. Nouant des relations et des amitiés profondes avec le milieu des orientalistes, des archéologues mais aussi des écrivains, intellectuels, peintres, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, comme chez les émigrés, tu fus une passeuse entre les cultures et les civilisations. On te doit d’avoir fait connaître en France, et au-delà, l’art des steppes, auquel tu as consacré ta thèse de doctorat « Origine et développement de l’art animalier scythe », et cela à travers notamment les grandes expositions parisiennes comme L’or des Scythes (Grand Palais, 1975) ou, plus récemment, L’or des Amazones (musée Cernuschi 2001), et les riches catalogues qui les ont accompagnées. Citons également ta participation au catalogue de l’exposition Afghanistan, les trésors retrouvés qui, après Paris en 2007, a ensuite fait le tour du monde. Les ouvrages ne manquent pas non plus qui, par un texte soutenu par une somptueuse iconographie, ont révélé au public cet art des steppes encore méconnu : souvenons-nous du volume dont la rédaction te fut confiée dans la prestigieuse collection L’Univers des Formes des éditions Gallimard, Les Scythes et les nomades des steppes : VIIIe siècle av. J.-C.-Ier siècle ap. J.C. (Paris, 1994), qui reste une synthèse de référence sur le sujet ; ou encore de ton importante contribution à l’ouvrage collectif Les arts de l’Asie centrale paru aux non moins célèbres éditions Citadelles & Mazenod (Paris, 1991). Tu ne manquas jamais, parallèlement à tes travaux scientifiques, de publier pour le grand public, comme le petit volume La redécouverte de l’art des Scythes dans la collection Gallimard-Découvertes (Paris, 2001). Mais ta curiosité ne s’arrêtait pas là. Ta grande culture, qui faisait partie de ton héritage familial, t’a aussi permis d’aborder avec bonheur d’autres sujets, d’historiographie comme l’article sur « Les Reinach entre raison et déraison » paru en 2017 dans le n° 28 des Cahiers de la Villa Kérylos ; d’histoire de l’art également, mais pas seulement de l’art antique comme on aurait pu l’attendre d’une helléniste de formation, avec le catalogue d’exposition d’artistes peintres contemporains à Caen en 1997, Les Survivants des Sables Rouges. Art russe du Musée de Noukous, Ouzbékistan 1920-1940 ; mais aussi de littérature russe, en t’adonnant à des traductions, en particulier des œuvres poétiques de Joseph Brodsky.
Tu savais aussi, à travers un clin d’œil ou des jeux d’esprit, susciter dans tes écrits et conférences l’interrogation et la curiosité de ton public, comme dans les émissions radiophoniques de France Culture auxquelles tu as participé pendant tant d’années.
L’enseignement a aussi constitué une part très importante de ta transmission du savoir qui t’était chère, d’abord comme professeur au Lycée des Pontonniers de Strasbourg en 1964-1965, puis comme maître assistant et ensuite maître de conférences d’archéologie et d’histoire antique à l’université de Franche-Comté à Besançon, de 1967 à 2000.
Tu nous as quittés trop vite et là aussi, malheureusement, tu nous as surpris. Tout s’est précipité en deux mois. Je t’avais vue encore à la fin de l’année 2018 et, le 30 novembre, lors de la rentrée solennelle de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres dont tu as été correspondante puis membre, élue en 2011 ; tu faisais une brillante communication très appréciée sur « Défense et illustration d’un féminin nomade ». Méditons peut-être sur la dernière phrase de ton discours, sans doute un ultime message de ton approche du savoir d’un joyeux humanisme : « Que vivent l’altérité, la complémentarité, et les joies qu’elles procurent ».
Si la vie était une fête, alors il fallait en profiter, et certes tu ne dédaignas pas la bonne chair ni le bon boire, sans pour autant t’attacher aux aspects matériels, même si parfois tu arborais tes décorations : Officier de la Légion d’Honneur, Chevalier dans l’ordre du Mérite et des Palmes académiques. En fait, tu étais une vraie intellectuelle dans tous les sens positifs du terme, capable de t’intéresser à tout et de tout partager.
Parler de ton œuvre sans parler de tes qualités humaines ne serait pas te rendre vraiment hommage, car c’est surtout ta simplicité et ta gentillesse au-delà de ton savoir qui faisaient de toi une personne exceptionnelle que tous appréciaient. Ton écoute, voire tes conseils étaient inappréciables car toujours d’une grande attention et justesse. Ta famille aussi, à qui je présente, de la part de tous les membres du laboratoire, toutes nos condoléances les plus sincères, tenait une grande place dans ta vie, ta nièce, tes trois neveux, et leur joyeuse ribambelle d’enfants qui t’ont entourée et accompagnée jusqu’à l’ultime passage, sans oublier tes filleuls dont tu t’es toujours occupée.
À peine partie, Véronique, alors que je me plais à imaginer un nuage de cendres frondeuses poussé par un doux Zéphyr en direction des steppes de l’Eurasie jusqu’à quelque kourgane inexploré de l’Altaï, tu nous manques déjà.
 
G.L., 17 février 2019
 
Voir les notices qui lui sont consacrées sur le site de l’UMR http://www.archeo.ens.fr/spip.php?article265
et sur celui de l’AIBL http://www.aibl.fr/membres/academiciens-depuis-1663/article/schiltz-veronique
et pour sa conférence du 30 novembre
http://www.aibl.fr/seances-et-manifestations/coupoles-312/coupole-2018/article/veronique-schiltz-defense-et