AXE 1 — POUVOIR, TERRITOIRES, MOBILITES


Dernière modification : 15 février 2019

Responsables : Anca Dan ; Daniel Petit.

Cet axe vise à explorer les différentes formes d’interactions sociales, économiques, religieuses et symboliques qui fondent l’exercice du pouvoir et ses représentations dans les sociétés néolithiques, protohistoriques, antiques et médiévales (-1000 / +1000), depuis l’Afrique du Nord et l’Europe occidentale jusqu’au Proche-Orient et l’Asie centrale, les terrains privilégiés des chercheurs d’AOrOc.

L’analyse des détenteurs d’autorité et de contrôle conduit à s’interroger sur les structures sociales, liens de dépendance et d’allégeance, d’obligations et de services, d’amitié et d’hospitalité, de loyauté et de mariages, et sur l’ensemble des activités humaines, ainsi que sur les processus d’organisation territoriale et de constitution des groupes ethniques. Le territoire, comme espaces socialement et politiquement investis, et les confins, sa contrepartie, comme espaces de démarcation mais aussi de transition, plus ou moins bien définis, sont les lieux où s’exerce ce pouvoir perçu dans ses diverses dimensions politique, juridique mais aussi spirituelle et symbolique. On s’interrogera sur la place et le rôle des individus et communautés au sein de ces espaces, avec un regard attentionné aux questions de mobilité et de transfert, un des points forts de la recherche menée au sein du laboratoire. Le récit de flux migratoires égrené au fil des sources historiques apparaît en effet comme un des moteurs du dynamisme des sociétés anciennes. La recherche de meilleures conditions de vie (famine, guerre) et la quête de nouvelles terres et ressources (un topos de la littérature ancienne) justifient ces déplacements négociés, forcés ou subis qui modifient les sociétés indigènes (royaumes hellénistiques, Empire romain). Dans d’autres cas, la mobilité, consubstantiel d’un mode de vie (peuples nomades), devient la règle. L’archéologie traditionnelle reste souvent démunie pour en saisir la réalité et, la mise en
évidence de populations exogènes à partir d’objets considérés caractéristiques d’une aire géographique déterminée n’emporte pas toujours l’adhésion (migrations celtiques, etc.). La mobilité n’est pas seulement collective mais également le fait d’individus ou de groupes restreints (artisans spécialisés, trafiquants/négociants, mercenaires, ambassadeurs, esclaves, otages, mais aussi précepteurs, architectes, artistes). La mobilité est également sociale et se traduit par l’accès aux strates supérieures d’individus nouveaux, à l’élargissement des cercles élitaires (ou au contraire à une restriction de sa base de recrutement) ou encore à un déclassement (jusqu’à la servitude).

L’analyse des formes du pouvoir, envisagée dans le cadre transculturel et transdisciplinaire qui est le nôtre, avec diverses échelles d’analyse, vise à faire dialoguer archéologues et historiens, et à produire des modèles descriptifs et explicatifs. Cela suppose des réflexions en commun, sur le vocabulaire employé et sur les échelles d’analyse temporelles et spatiales.

1.1.- Des tribus aux Empires

Les sociétés historiques et protohistoriques au cœur de notre questionnement fournissent un cadre privilégié pour l’étude des pouvoirs qui ont structuré les hommes et les territoires. La variabilité des situations envisagées dans cet espace dilaté et le temps long se traduit par une diversité des modes d’organisation politique et sociale qui vont de la société tribale à l’Etat, en passant par la chefferie, suivant une terminologie anthropologique, ou de la tribu à l’empire dans l’approche historique et culturelle qui est la nôtre. La tribu, dont le nom est emprunté au vocabulaire des institutions politiques romaines, désigne des sociétés diverses quant à leur manière de maintenir l’ordre social sans qu’existe une autorité centralisée. Ces entités également qualifiées par les termes de clan, ethnie ou peuplade, désignent des regroupements familiaux se réclamant d’une origine commune, composées d’unités autonomes fondées sur la parenté et présentant une certaine homogénéité tant linguistique et culturelle que politique. C’est le type d’organisation qui prévaut dans la plupart des sociétés néolithiques et protohistoriques de notre aire d’étude (sociétés agraires en Europe atlantique et méditerranéenne, Europe celtique, monde des steppes). L’Etat désigne quant à lui une forme d’organisation politique souveraine, civile et militaire, éventuellement religieuse, à laquelle est soumise une population vivant sur un territoire donné. Là encore, on reconnaîtra derrière ce vocable des formes d’organisation très différentes, tant par sa structuration sociale (royaumes hellénistiques, gréco-bactriens, numide et maure ; cité-états grecques et étrusques, état-peuplade celtiques) que par la nature du régime (oligarchique, monarchique) et la mise en place d’une administration plus ou moins développée. Le terme empire dont le nom est emprunté au latin imperium qui personnifie le pouvoir exceptionnel accordé à certains magistrats, désigne un type d’état dont l’Empire romain offre un des exemples les plus achevés. L’empire se signale par une concentration de territoires ou d’Etats et de peuples différenciés. Le pouvoir de l’empereur est souvent d’origine divine ou divinisé par le moyen de rituels appropriés, et l’idéologie impériale d’essence universaliste. L’unité de l’empire repose sur l’existence d’une administration et l’imposition d’une langue véhiculaire. Si l’on perçoit bien le glissement et la complexification structurelle entre ces différentes formes d’organisation on se gardera bien de ne voir là que l’aboutissement d’une évolution d’un état primitif et barbare à une forme de vie organisée et civilisée.

Dans cette optique, à travers l’histoire politique et sociale des entités politiques étudiées, et forts de nos diverses expériences, on se propose d’analyser les différentes formes d’interactions sociales, économiques, religieuses et symboliques qui fondent l’exercice du pouvoir et ses représentations, en croisant sources archéologiques, linguistiques et textuelles. Cette réflexion sur les structures et les fondements du pouvoir nous conduiront à nous interroger sur la composition des élites (souverains, noblesses, citoyens ou statut d’homme libre) par opposition au statut de dépendants (étrangers, non-libres, esclaves) et les dynamiques sociales qui conduisent à promouvoir certains individus ou à leur déclassement, ou encore l’assimilation et la transformation des élites déchues à la suite de conquêtes. On s’interrogera sur la nature des prérogatives régaliennes comme la sécurité, la justice, la diplomatie, la monnaie…, des questions qui conduisent à réfléchir sur les structures du pouvoir (assemblées, magistrats) mais aussi à gestion des conflits (violence/consentement) et le rôle de la guerre dans les sociétés anciennes comme sources de pouvoir et de richesse.

On se propose également de réfléchir aux lieux de pouvoir, palais, résidences aristocratiques, monuments publics, comme système ordonnateur et lieu privilégié où se développe une culture de cour, mais aussi aux structures qui témoignent d’un contrôle étatique comme les routes, les entrepôts et les garnisons. On s’intéressera aussi aux rapports structurels, sociaux et économiques, avec les agglomérations et les terroirs environnants, ainsi qu’aux espaces de démarcation et de transition, limites et frontières, matérialisées ou non par des fortifications ou encore à ces espaces de pouvoir ouverts, ces espaces purs, ces pâturages, désencombrés des marques sédentaires, habités des peuples nomades (Steppes, Pontiques).

1.2- Structure des territoires

Le territoire, comme un espace structuré ou comme un espace ouvert tel celui des éleveurs nomades des steppes et régions pontiques, est à la fois objectivement organisé et culturellement inventé (paysage naturel et anthropisé). Le territoire pérennise la présence des ancêtres (tombeaux) et légitime celle des vivants. Aux communautés nomades qui transforment le monde en pâturage, s’oppose l’univers sédentaire qui découpe et marque l’espace, distinguant espaces publics et privées (aménagement du territoire, de propriétés, cadastration, articulation et fonctionnement des espace ruraux, urbains et péri-urbains) tout en gérant l’exploitation de ressources naturelles. L’étude géo-archéologique des paysages antiques avec l’intégration de techniques d’analyses non destructives (aérien, LIDAR, géophysique) permet d’aborder l’étude du territoire sur de grandes échelles comme dans le cadre des PCR Berry et Sarthe, en Gaule, le territoire de Bomarzo en Etrurie, ou les régions du Bosphore et de l’Asie centrale. On s’intéressera aussi à la gestion des ressources en eau pour l’alimentation des villes et campagnes (l’eau dans les villes et les campagnes du Maghreb antique ; Les ressources en eau des cités et de leurs territoires en Maurétanie Tingitane). Le développement de l’Atlas de l’âge du Fer et d’outils comme Chronocarto permettront de travailler en réseau, de cartographier des sites ou des territoires, avec un vaste choix de fonds de cartes.

1.3- Systèmes de représentation

L’étude des marqueurs archéologiques du pouvoir, les attributs et les insignes de la puissance constitue le dernier volet de cet axe consacré aux formes du pouvoir et à ses représentations. Nous aborderons ces questions à travers l’analyse des pratiques funéraires, non pas perçues comme un reflet de croyances religieuses mais comme marqueurs privilégiés d’une réalité sociale transcendée. On cherchera à préciser le statut des défunts. On privilégiera pour ce faire une approche croisée de l’étude des assemblages funéraires, des mobiliers, du genre, de l’organisation générale de la tombe et sa place au sein de la nécropole. Des travaux récents ont montré que l’accès à la sépulture était le plus souvent socialement conditionné (variation du droit à la sépulture, constitution d’associations et collèges spécialisés), que les modifications de rituels ne résultent pas nécessairement de changements de populations ou de croyances, et que les variations quantitatives d’une période à l’autre ne traduisent pas davantage une fluctuation (accroissement / réduction) de la population, pas plus que les données funéraires ne permettent une projection sur la société des vivants. L’usage discriminatoire des rites et des catégories d’offrandes déposées dans la tombe traduisent les conflits internes à la société. On s’intéressera là aussi aux structures et dynamiques des populations, aux relations familiales entre individus, ou encore à l’origine et la mobilité des individus (analyses d’ADN et isotopiques) dans la mesure où ils nous renseignent sur les mutations des communautés anciennes (migrations, colonisations, etc.). On s’appuiera pour cela sur les travaux en cours menés à Grotta Scalina en Étrurie, Monterenzio Vecchia, Montefortino et Serra San Abbondio en Italie celtique, Roissy, Bobigny, Lavau, Buchères en Gaule, Ainos, Kyme, Aigai en Asie mineure…

On s’intéressera, en outre, à la notion de la valeur (agalma) à travers l’analyse des certains types d’objets et des pratiques mises en évidence par l’archéologie. On pense aux stocks d’objets métalliques enfouis, intacts ou fragmentés, aux biens de prestiges thésaurisés dans les tombes, aux armes magiques ou exceptionnelles entreposées dans les sanctuaires ou encore aux émissions monétaires (valeur attribuée par l’émetteur, offrande et iconographie). Ces objets, auxquels l’on attribue volontiers une valeur et un pouvoir symbolique, ou même magique, non mesurable ou négociable, se signalent par des vies exceptionnelles (durée d’usage relativement long, circulation lointaine et prestigieuse généalogie des propriétaires successifs).
L’idéologie dominante est également perceptible, dans les civilisations historiques, dans l’espace public avec sa parure monumentale, l’affichage des statues des souverains (portraits royaux hellénistiques des dynasties attalides de Pergame et lagides d’Égypte) et des inscriptions qui inscrivaient de manière durable la marque du pouvoir.

On s’interrogera également sur les critères d’identification et d’interprétation des vestiges matériels (transfert et évolution des formes, des techniques et des fonctions) et à la définition de marqueurs caractéristiques d’un individu, d’un groupe, d’une classe, exerçant un pouvoir, ou d’un lieu d’exercice du pouvoir.

Ces thèmes autour de l’exercice du pouvoir dans les sociétés anciennes seront discutés à l’occasion d’un séminaire annuel et de travaux communs (ateliers thématiques).