Ulpiana / Iustiniana secunda (Kosovo)

Sous la direction de Christophe J. GODDARD


Last modification : 11 January 2018

 Présentation du site

 
Le site archéologique d’Ulpiana se trouve sur le territoire de la commune serbe de Gračanica à huit km au sud-est de la capitale du Kosovo, Prishtina (Fig. 1). Il s’étend sur trente-cinq hectares d’une plaine agricole, au pied d’un système collinéen qui le borde au sud et le long d’une rivière, la Sitnica, qui coule à trois cent mètres au nord de ses murs. La cité était établie au carrefour de deux axes majeurs : une première route liait la côte dalmate, au nord de Dyrrachium, au limes danubien et à la Dacie ; une seconde permettait de rejoindre Thessalonique en passant par Stobi en Macédoine (Fig. 1). Sa fondation romaine était liée la conquête de la Dacie, pour laquelle la province de Mésie Supérieure, dont la cité relevait, servait de base-arrière. La cité d’Ulpiana était l’un des passages obligés des trajets d’Est en Ouest. Elle dut faire face du coup aux différentes incursions barbares des Ve, VIe et VIIe siècles après J.-C. Son histoire fut donc riche et mouvementée.
 

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Ulpiana - Fig. 1

 
Le nom de la cité, Ulpiana, laisse bien évidemment entendre que sa fondation était liée à Trajan, le conquérant de la Dacie voisine (106 après J.-C.). La cité est mentionnée par le géographe Ptolémée (III, 9, 6). Deux dédicaces (AE, 1903, 285 ; 284) précisent qu’elle jouissait au IIe siècle du statut de municipe. On remarquera que l’empereur ne lui offrit pas le statut supérieur de colonie romaine à la différence de sa consœur septentrionale de Dacie, la colonia Ulpia Traiana Augusta Dacica Sarmizegetusa (cf. AE, 1913, 55 ; 1931, 122 ; 124). Le statut municipal et non colonial signalait-il la présence d’une entité urbaine antérieure qui n’aurait été que romanisée par Trajan ? Seules de nouvelles dédicaces et de nouvelles fouilles interrogeant les premières phases de l’archéologie du site pourront nous apporter une réponse. L’on remarque tout de même que la zone a été fréquentée depuis l’âge du bronze, comme en témoignent une série de sépultures des XIe et Xe siècles après J.-C.. Les fouilles franco-kosovares placées, entre 2006 et 2010, sous la direction de J.-L. Lamboley (U Lyon 2), E. Shukkriu (U. Prishtina) et A. Hadjari (U. Prishtina), confirment, en tous les cas, qu’il fallut attendre le IIe siècle près J.-C., pour constater un réel développement de son tissu urbain.
La cité fut durant le Haut-Empire le lieu de résidence d’un procurateur de Mésie Supérieure, avant de devenir l’un des cités les plus importantes de la toute nouvelle province créée par Dioclétien, la Dardanie. Cette dernière correspondait à la portion sud-orientale de l’ancienne province de Mésie Supérieure. Il n’est pas inutile de rappeler que l’empereur Constantin lui-même vit le jour dans la capitale de la Dardanie à Naissus (Niš). Cela suppose donc que s’était constituée sur place une élite locale riche et puissante, comme le montre très clairement sur une dédicace d’Ulpiana (AE 1981, 731) la présence d’un ex protectoribus diuini lateris, officier de la garde impériale, centurion ou tribun qui se trouvait aux côtés (lateris) de l’empereur (diuini). N’oublions pas que c’était le rang qu’occupait très vraisemblablement durant la même période, le futur empereur Constance Chlore, père de Constantin (sur les premiers éléments de sa carrière, voir Anon. Val., I, 2 ; PLRE, I, 1979, 228 ; sur le lieu de naissance de Constantin : Aur. Vict., Caes., 40, 3-4 ; Epit., 41, 2 ; Anon Val. II, 2 ; Zos., II, 8.2-9.1-2 ; Amb., de ob. Theod., 42 ; Hier., Chron., a. 327 ; Firm., Math., I, 10, 16 ; Zon., XIII, 1). L’on imagine bien évidemment que comme toute aristocratie provinciale, elle a dû investir sur place des sommes considérables et élever des monuments publics d’une certaine importance, qu’il nous reste à découvrir.
 
La cité avait été aussi implantée non loin de mines de cuivre qui furent exploitées pendant toute la durée de l’époque impériale dans la vallée de la Sitnica (FIG. 2). Un atelier monétaire y fut d’ailleurs installé dès le règne de Trajan, comme le montre l’existence d’une série de pièces portant au revers la mention Metalla Ulpiana (RIC 706). Il conserva sa fonction jusque dans l’Antiquité tardive, comme le signale la découverte sur le site de moules monétaires d’Aurélien (270-275 après J.-C.) et de Constantin (312-337 après J.-C.). Il semble avoir été placé au Haut-Empire sous l’autorité d’un proc(urator) mm(etalorum) DD(ardanicorum) (ILJug. 501, 503 : Sočanica ; Dusanic, 1977, 72 ; 87 ; cf. Hirst, 2010, 58 ; 65 sq.).
 
L’absence de fouilles, du moins jusqu’en 1953, a longtemps réduit l’histoire de la cité à quelques mentions littéraires et épigraphiques. On connaît mal ses derniers siècles d’existence. Tout juste sait-on que l’évêque de la cité, Macedonius, émargea sur la liste des clercs ayant participé au concile de Serica en 343 après J.-C. L’on mesure encore mal l’extension des dommages dont la cité a souffert lors du passage des troupes gothes du début Ve siècle, des Huns lors de leurs incursions répétées dans la région entre 441 et 450 après J.-C. (Priscus, 78, 248). La cité subit-elle les assauts des soldats de Théodoric qui venaient de ravager Naissus en 471 après J.-C.? Nous l’ignorons pour l’heure. Nous savons que la région fut frappée par un tremblement de terre en 518 après J.-C. (comte Marcellin, Chroniques, XI), mais sans pouvoir dire à quel point la cité fut affectée. Tout juste apprend-on par Procope que Justinien, qui était, lui aussi, originaire de Dardanie (il était né à Tarausium, l’actuelle Gradište, à une vingtaine de km au sud de Skopje en Macédoine) voulut restaurer la cité. Il fit réaliser un certain nombre de constructions dans la cité, qui connut une nouvelle dédicace et prit le nom d’Iustiniana Secunda (Procope, de Aed., IV, 28-29).
 
Les historiens ont longtemps imaginé que les attaques des Avars et des Slaves du VIIe siècle après J.-C avaient porté le coup de grâce à la cité, la vidant totalement de sa population et la condamnant à une disparition rapide. La première campagne que avons menée sur le site en juillet 2018 remet en cause cette lecture pour le moins simpliste de la fin d’une cité qui eut, à l’évidence une histoire beaucoup plus longue et mouvementée que nous le pensions. Notre rapport établit que l’on a négligé toute une série d’inondations que semble avoir connu le site au cours du VIe et VIIe siècles, sans pousser les habitants de la cité à l’abandonner pour autant.
 

 État de l’art

 
Ce sont les fouilles d’E. ĆERŠKOVI et Lj. POPOVIĆ entre 1954 et 1959, qui ont permis de localiser l’antique cité d’Ulpiana près de l’actuelle ville de Gračanica. Ces premières investigations archéologiques sont restées limitées au secteur septentrional de la capitale murée de la cité et à une nécropole qui longe la rivière à deux cents mètres au nord de ses murs. Elles n’ont été reprises qu’en 1978 par S. FIDANOVSKI, qui les poursuivit en 1981-1987, tout en restant concentrées sur cette même zone septentrionale. Si l’on excepte une intervention de sauvetage de 1996, il a fallu attendre 2006 pour qu’elles reprennent sous la direction de J.-L. LAMBOLEY (U Lyon 2), E. SHUKKIU (U. Prishtina) et A. HADJARI (U. Prishtina), co-directeur de notre projet. Elles se sont poursuivies à une centaine de mètres au sud-ouest sous la direction d’H. ÇETINKAYA (Mimar Sinan University) entre 2010-2016. Parallèlement entre 2008 et 2012, F.TEICHNER et F LÜTH, sous l’égide du Deutsche Archäologische Institut (Francfort) ont mené une prospection géophysique couvrant près de 44 ha, accompagnée par deux sondages de contrôle réalisés à une vingtaine de mètres au nord de l’enceinte du municipe et sur le secteur méridional de l’enceinte du second noyau urbain souvent présenté (à tort) comme un castrum. M. BERISHA (Institut Archéologique du Kosovo) et co-directeur de notre projet, a conduit en 2014 une série de sondages visant à dégager une large portion de l’ancien cardo maximus qui longeait l’église fortifiée découverte en 1959. Si ces cinq enquêtes archéologiques se sont concentrées sur la portion septentrionale du centre urbain de la cité, elles ont permis de recueillir des données importantes. Pour autant, pour s’en tenir à un simple chiffre, moins de 2% de ce premier quadrilatère urbain a fait l’objet d’une fouille ou d’un sondage jusqu’à présent. Et les différentes recherches archéologiques qui se sont succédées sont rarement descendues au dessous des niveaux de construction et de circulation des IVe-VIIe siècles après J.-C. Elles n’ont offert jusqu’aux travaux de J.-L. LAMBOLEY, d’E. SHUKKRIU et A. HADJARI, qu’une idée floue de l’évolution de la cité dans ses derniers siècles en l’absence de toute donnée céramologique et stratigraphique précise.
 
Jusqu’ici n’ont donc été identifiés et fouillés qu’un nombre limité de bâtiments concentrés au nord du chef lieu de la cité. La plupart des bâtiments qui ont été identifiés et fouillés se situent à l’intérieur de l’enceinte murée, un quadrilatère ponctué de tours semi-circulaires, dont les quatre portes semblent se trouver aux quatre points cardinaux. Une seconde enceinte de même profil et située à une centaine de mètres à l’est de la première, a été associée à un camp militaire auquel semblent faire référence nos sources littéraires.
 
A une centaine de mètres de la porte nord et le long du cardo maximus, un temple à cour de taille moyenne (11.50 x 7.50 m), bordé par un portique a cédé la place durant l’Antiquité tardive à une église de plan basilical en T (14 x 34 m), qui finit par recevoir une enceinte dotée de tours circulaires coupant en deux le tracé de l’ancien cardo maximus (60 x 70 m). On a parfois prétendu que le temple était dédiée à Sérapis, en se basant à tort sur un fragment d’inscription funéraire, par confusion entre le nom d’un dédicant décliné au nominatif et de celui d’un dieu (Parović-Pešikan 1983, p. 47 n° 50). La chronologie précise de ces différentes constructions n’a pu être proposée (pour ses phases tardo-antiques) que grâce à la reprise d’un mission archéologique franco-kosovare sur le site et grâce à l’analyse précise et complète du matériel céramique inventé depuis 2006 et lors de notre propre campagne de juillet 2017.
 
A une centaine de mètres plus au sud, à l’ouest du cardo, a été inventée par une équipe turque de l’Université Mimar Sinan, menée par H. ÇETINKAYA, un baptistère de forme octogonale (de 13 m. de diamètre) en 2012 et à 5 m. immédiatement au nord de cette dernière, une seconde basilique adjacente, à trois nefs, dotée d’un narthex à l’ouest et d’une large abside orientale (de 8 x 5,5 m., qui présente encore au sol les points de fixation de sa barrière de chancel). Elle était d’une taille imposante (20 x 40 m) entre 2013-2015. Cette fouille n’a malheureusement pas adopté de démarche stratigraphique, tout en étant dépourvue de céramologue. L’archéologue truc imagine qu’elle fut érigée dès le IVe siècle, avant d’être reconstruite et étendue un siècle plus tard en se fondant uniquement sur des critères esthétiques ô combien fragiles, alors que les fonctions de l’un des personnages mentionnés sur certaines des mosaïques de la basilique ne peuvent être que postérieures au dernier tiers du Ve siècle après J.-C. (un comte de la cité pris pour un comte militaire par ÇETINKAYA, 2016b, p. 42). Rien ne permet d’affirmer, en outre, que la basilique ait été forcément élevée au-dessus d’une église plus ancienne. On remarquera d’ailleurs que la structure inférieure, arasée, était de dimension légèrement supérieure (de 2 m. au sud à 2,10 m. au nord) à l’église. On n’oubliera pas, en effet, que nombre de basiliques furent installées dans les salles de réception de forme basilicale des maisons urbaines ou suburbaines à l’époque tardive. Les inscriptions sur son pavement de mosaïque énumèrent certains donateurs, mais ne précisent pas la dédicace religieuse de l’ensemble. L’on ne gardera rapporter a priori l’édifice aux saints locaux Florus et Laurus (contra Çetinkaya, 2016a, p. 374). Ses dimensions et la présence d’un baptistère donnent bien évidemment une certaine idée de son importance.
 
Au nord des remparts de la cité, deux cents mètres hors des remparts, ont été découverts dès 1956 une nécropole et une basilique toujours de destination inconnue. Plus récemment deux sondages de vérification des prospections géophysiques de F. TEICHNER et F LÜTH ont mis au jour un four de potier situé au nord-est des portes septentrionales.
 
Un second quadrilatère fortifié, situé à l’est du précédent, de 9 ha de superficie environ, pourvu lui aussi d’une enceinte, n’a fait l’objet que d’un relevé en 1956 des tours alors encore visibles et d’un sondage de vérification de son tracé méridional en 2008-2012 par F. TEICHNER (2015) et F LÜTH qui ont fouillé le quart de l’une des tours semi-circulaire que l’on trouve le long de ses murs. On doit noter une élévation générale de la topographie de cet ensemble, située à 1 m. environ au niveau de circulation du IVe siècle après J.-C. du centre intra-mural du municipe de Trajan. Cette donnée fondamentale présente un intérêt tout particulier pour comprendre l’évolution des défis que pose la topographie de la cité au développement de son urbanisme. Nous y reviendrons.
 
L’essentiel des monuments publics propres à toute cité romaine, son forum, un théâtre, un amphithéâtre, des thermes, ses temples, restent à découvrir. Certains sont visibles sur des photographies aériennes anciennes ainsi que sur des relevés géophysiques réalisés par le Deutsches Archäologisches Institut. Cette situation d’un point de vue archéologique est exceptionnelle. Elle promet d’être en mesure de suivre l’évolution d’une cité romaine sur le temps long et de pouvoir suivre, grâce aux méthodes archéologiques les plus récentes, ses dernières années durant l’Antiquité tardive (IVe-VIe siècles après J.-C.) et son abandon au Moyen Age, puisque l’essentiel de centre urbain de la cité reste vierge d’un point de vue archéologique.
 

 Problématique : de la cite antique a la ville médiévale, des temples aux églises.

 
Si notre connaissance de la transition entre l’Antiquité tardive et le Haut Moyen Age a fait des progrès significatifs depuis la publication des monographies de C. LEPELLEY (1979-1981, suivi par W. LIEBESCHUETZ 2001), cela tient largement au recentrement scientifique sur la question de la cité entre les IVe et VIIe siècles après J.-C. et au développement de la recherche archéologique. L’enjeu est de taille car le passage de la cité antique, y compris sous sa forme tardive, à la ville médiévale, constitua un véritable révolution tant que le plan urbanistique que sur le plan politique et culturel. Il s’agit tout d’abord de l’abandon d’un modèle d’organisation politique, la cité-État, qui ne se réduisait pas à une simple ville. D’un point de vue géographique, la cité comprenait un centre urbain principal, son chef-lieu, des agglomérations secondaires et un territoire assez vaste. Ainsi, jusqu’en 369-375, Grenoble (qui devint alors Gratianopolis) était-elle l’agglomération secondaire de la cité des Allobroges, dont la capitale était Vienne. Ainsi suivre l’évolution du tissu urbain des cités et la présence ou la disparition de certains édifices symboliques, politiques (forum, curie, enceinte), religieux (temples, églises) ou festifs (théâtre, amphithéâtres) nous permet de suivre l’attachement de certaines communautés du Haut Moyen Age à une culture urbaine héritée de l’Antiquité. Il est malheureusement souvent difficile de le faire, car les assises archéologiques de ce champ de recherche restent fragiles. Notre intérêt pour cette époque de transfert culturel est venu trop tard en quelque sorte (GODDARD et alii 2006 ; à paraître). La plupart des grands sites italiens, (nord) africains, grecs ou orientaux (turcs, syriens ou égyptiens) ont souvent été explorés à une date ancienne, à une époque où l’on s’intéressait davantage à la fondation des cités, à l’édification de ses bâtiments publics, qu’à leur destruction, à leur abandon ou à leurs transformations médiévales. Au fil des interventions archéologiques qui se sont multipliées au XIXe et dans la première moitié du XXe siècles, nombre de sites ont ainsi vu leurs couches tardo-antiques et médiévales détruites, leur matériel dispersé ou conservé hors du contexte de leur découverte. Il règne donc souvent un certain flou sur ces siècles pourtant si importants. Il faut dire que jusqu’en 1972 et les travaux de J. HAYES, nous ne disposions pas non plus de typologie du matériel céramique et donc d’indicateurs permettant de fixer la chronologie de cette transition urbanistique et culturelle. Que sont devenues au VIe et VIIe siècles les cités non seulement nous l’ignorons souvent, mais pour un grand nombre d’entre elles, nous ne le saurons sans doute jamais, en particulier pour leur centre urbain. Les fouilles extensives qui y ont eu lieu nous interdisent de le comprendre. Bien-entendu, il est toujours possible d’isoler ça et là des secteurs plus ou moins préservés, mais l’entreprise se révèle souvent ardue. C’est tout l’intérêt du site d’Ulpiana au Kosovo, pour les siècles de transition entre Antiquité et Moyen Age.
 
Notre projet porte sur l’évolution des espaces publics de la cité au cours de l’Antiquité tardive et porte une attention particulière à la fin des temples et à l’apparition des églises dans le tissu urbain de la cité. On a ainsi longtemps pensé à la suite de Friedrich DEICHMANN (1939-1940) et d’E. MÂLE (1950, p. 34-39), que les temples avaient le plus souvent laissé place de façon presque mécanique à des églises qui en auraient repris les éléments architecturaux, les spolia, quand ce n’était pas l’édifice tout entier (Dyggve, 1948, 10 ; contra Foschia, 2000, 417). Cette théorie de la substitution répondait à la logique évolutionniste propre à l’historiographie de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècles. On pouvait s’appuyer sur plusieurs témoignages littéraires : La Vie de sainte Thècle, une œuvre de la première moitié du Ve siècle apr. J.-C. ; Procope (Hist., I, XVII, 18-19, DEWING, I, LOEB, 48, 1979, 150-151) évoquant au milieu du siècle suivant, au VIe siècle donc, le cas des temples d’Artémis et d’Iphigénie à Comana en Cappadoce, qui furent utilisés par les chrétiens comme église sans véritablement subir de transformation architecturale importante (HANSON 1978, 1978, 264) ; Ennode de Pavie (Dict., 2, Vogel, MGH, AA, VII, 1885, 121-122) indiquant lui aussi une conversion assez formelle de l’église de Saints Pierre et Paul à Novara en Italie (DEICHMANN, 1939, 134 ; HANSON, 1978, 264, Cantino Wataghin, 1997, 135). Grégoire le Grand (epist., XI, 56, dans BÈDE, HE, I, 30, CRÉPIN, LAPIDGE, ROBIN, Monat, SC, 489-491, 2005, 249-251) un siècle plus tard, en fit, certes, l’un des éléments de la politique d’évangélisation des Angles, qu’il avait confiée à Augustin de Canterbury en Bretagne (MacMullen, 1997, p. 124 ; MacCormack, 1990, p. 15 ; BAYLISS, 2004, p. 53). A l’instar de F. GREGOROVIUS (1902, II, 109 & n.1 ; contra Hanson, 1978, 257-267), depuis 1902, on y voyait les prolongements d’une politique impériale et ecclésiastique continue, initiée dès le IVe siècle. Plusieurs études ont battu en brèche cette vision, à commencer par celles d’A. FRANTZ (1965, p. 205), N. DUVAL (1971, p. 265-317), G. DAGRON (1974, p. 400), J.-M. SPIESER (1976), R. P.C. HANSON (1978), et J.-P. CAILLET (1996, 201 ; contra Vaes, 1989, 299-319). Ces derniers rappellent d’une part qu’une minorité de temples avaient été transformés en églises et d’autre part que d’autres bâtiments publics comme les thermes avaient subi le même sort. On s’est parfois risqué à des statistiques : en Achaïe, 30% des temples auraient été concernés selon G. DELIGIANNAKIS (2011, 324 & n.46), tandis qu’à peine 5% en Afrique selon A. Leone (2013, p. 66.). Dans les villages du territoire d’Antioche en Syrie, le cas ne se présente que très rarement (GATIER, 2014, p. 75). Au Liban, J. ALIQUOT (2009, p. 125) n’en a trouvé que deux exemples (Ghiné et Burqush). En Gaules dans les cités les plus importantes (Lyon, Narbonne, Toulouse, Genève) et en Italie du Nord, BAILEY K. YOUNG (1997, p. 243 sq. ; 2001, p. 173-175) et Gisella CATINO WATAGHIN (1997, p. 133-135), soutiennent que le cas ne se présente que de façon épisodique et en tous les cas pas avant la fin Ve ou le début du VIe siècles. Ces études n’ont qu’un caractère indicatif, étant donné la nature lacunaire de nos données archéologiques, mais aboutissent à une même conclusion. Inversement, les églises ne furent pas les seules à profiter de l’effondrement des anciennes institutions municipales et l’abandon de leurs bâtiments officiels, comme l’a rappelé récemment A. Leone (2013, 63 ; à la suite de DUVAL, 1971, 265 sq. ; HANSON, 1978, 266 ; CAILLET, 1996, 192 sq.), en rappelant le cas de Cuicul/Djemila où ce fut une domus, la Maison de l’Ane, et non une église, qui empiéta sur le téménos d’un sanctuaire. En fait, la focalisation excessive sur le couple temple/église a contribué à brouiller le sens même de l’évolution du tissu urbain des cités entre Antiquité et Moyen Age, en se focalisant à l’excès sur le couple temple/église qui voit dans la conversion de temple en église une pratique majoritaire. L’étude de cette évolution de l’urbanisme tardif doit être conduite comme une étude d’ensemble de la fin de monuments publics dans les cités, en comparant l’évolution contemporaine des thermes, des lieux de spectacles, des différents espaces publics, de l’habitat, afin de comprendre si ces conversions architecturales répondaient ou non à une motivation religieuse. C’est ce que nous pouvons faire à Ulpiana dans des conditions exceptionnelles.
 
Notre projet a aussi un autre objectif qui n’est pas sans importance à la fois pour notre connaissance de l’urbanisme de l’Illyrie durant l’Antiquité tardive, sa dynamique économique mais aussi plus largement pour l’avenir de l’archéologie au Kosovo : l’étude des faciès céramiques. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans notre rapport et dans son étude du mobilier céramique (FIG. 11). L’on peut même dire qu’il s’agit pour le Kosovo d’une véritable urgence d’un point de vue archéologique, car si le son gouvernement ne cesse de vouloir encourager la recherche archéologique (comme en témoignent les crédits généreux dont dispose notre équipe depuis le lancement de notre projet), l’absence de céramologues lui fait cruellement défaut. C’est la raison pour laquelle nous continuerons de donner à notre programme de formation avec T. MUKAI (CNRS-Aix-Marseille-CCJ), une forte composante céramologique et que nous suivrons au cours de nos campagnes de fouilles une stratigraphie fine et attentive, sans chercher à ouvrir des tranchées trop étendues. Cette méthode a déjà porté ses premiers fruits, puisque nous commençons à disposer d’une esquisse de typologie chronologique des faciès locaux, qui pourra être utilisée par les différentes équipes qui opèrent en ce moment même au Kosovo, notamment sur les sites d’Harilaq, Dersnik et Prizren.

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