Chargement
Veuillez patienter...

Le changement dans les économies méditerranéennes

1000 av. J.-C. - 1000 ap. J.-C.


Dernière modification : 7 septembre 2017

La controverse entre primitivistes et modernistes qui sous-tend aujourd’hui encore une bonne part des travaux dans la discipline s’attache avant tout à décrire les structures de l’économie antique. Les modernistes rapprochent celles-ci des structures de l’économie contemporaine tandis que les primitivistes soulignent la différence de nature qui existe entre elles mais dans les deux cas on suppose le plus souvent que les structures de l’économie antique varient peu au cours de l’Antiquité. Chez Finley [1] , les traits structurels de « l’économie antique », au singulier, ne semblent pas soumis à la chronologie et sont fondamentalement les mêmes à Athènes au Ve s. avant J.-C. ou à Rome au IIe s. après J.-C. La seule évolution possible pour cette économie antique en perpétuelle stagnation est le déclin à l’époque tardive.

Plusieurs historiens se sont élevés contre cette image d’une économie antique immobile et ont cherché à montrer que les différentes régions du monde gréco-romain durant toute la période antique ont toutes connu une croissance réelle quoique modeste. Cette recherche tous azimuts de la croissance faisait ainsi partie du cahier des charges que les éditeurs de la Cambridge Economic History of the Greco-Roman World (2007) avaient donné aux contributeurs [2]. Or l’utilisation de la notion de croissance pour décrire l’évolution en histoire économique de l’Antiquité s’avère particulièrement peu opératoire, parce qu’il est particulièrement difficile de mesurer le PIB d’une région donnée dans l’Antiquité, d’en calculer l’évolution d’une année sur l’autre, pour ne pas parler des problèmes que pose le calcul du PIB par habitant qui nécessite de connaître l’évolution précise de la population de cette région [3].

Nous voulons substituer à cette notion de croissance la notion de changement : quel que soit le taux exact de croissance annuel du PIB par habitant en Italie durant la période romaine, nul ne conteste que l’économie romaine du Ve s. avant J.-C. n’a pas grand-chose à voir avec celle du Ier s. avant J.-C. et la notion strictement quantitative de croissance paraît bien pauvre pour rendre compte de changements qualitatifs tels que l’apparition de la monnaie frappée et la monétarisation progressive de l’économie, l’urbanisation de l’Italie et l’émergence d’une mégapole, Rome, ou le passage de l’esclavage pour dettes à l’esclavage-marchandise comme main d’œuvre agricole dominante. Loin d’être immobiles, les différentes économies antiques ont connu des changements fondamentaux dont la notion de croissance ne permet pas de rendre compte.

Le cadre géographique de référence d’un tel projet ne peut plus être celui du monde gréco-romain finleyien pourtant encore retenu par les éditeurs de la Cambridge Economic History of the Greco-Roman World (2007). La Méditerranée s’impose aujourd’hui comme le cadre géographique des études d’histoire économique de l’Antiquité et nous projetons des comparaisons avec d’autres aires géographiques telles que l’Amérique pré-colombienne, l’Asie centrale, l’Inde et la Chine. Un tel cadre géographique nécessite, particulièrement pour l’étude de la Méditerranée occidentale pré-romaine, une approche pluridisciplinaire qui donne toute sa place à l’archéologie, notamment à l’archéologie des techniques et de la production, à l’archéologie de l’urbanisation et des espaces ruraux, et aux disciplines qui permettent la restitution des paléo-environnements.

La première tâche consiste bien sûr à établir le changement en déterminant les paramètres à suivre pour le mettre en évidence : formes pré-monétaires, apparition de la monnaie frappée, progression de la monétarisation ; apparition des villes, augmentation du taux d’urbanisation, existence de mégapoles ; augmentation des surfaces cultivées, modification des droits de propriété sur la terre, croissance de la population, modalités du prélèvement fiscal, développement des infrastructures de transport (transports terrestres, navires, ports maritimes, fluviaux), recours aux contrats écrits pour les transactions économiques, valeur juridique de ces documents et procédés d’archivage et d’enregistrement : les changements sont nombreux et importants. On ne trouve que ce que l’on cherche et ce n’est qu’en faisant le pari du changement qu’il sera possible de le mettre en évidence.

Une des hypothèses de ce projet est qu’il existe des périodes durant l’Antiquité où le changement économique se cristallise, où les choses basculent, d’abord dans des zones pionnières, puis qu’il se diffuse ensuite progressivement en Méditerranée. Le changement économique n’obéit pas aux mêmes rythmes dans toutes les zones de la Méditerranée et il ne faut pas bien sûr pas supposer l’existence d’un horizon économique téléologique mais on doit bien constater par exemple que la monnaie qui apparaît au VIe s. avant J.-C. en Asie mineure finit par toucher l’essentiel du monde méditerranéen au IIe s. après J.-C. Nous partirons également de l’hypothèse que ces changements chronologiques s’accompagnent d’une évolution géographique d’unification économique graduelle des espaces, à l’échelle locale, régionale et méditerranéenne. Chaque période de changement est susceptible d’entraîner une reconfiguration, un rétrécissement ou un élargissement de l’horizon géographique des échanges à partir des côtes méditerranéennes et des grands fleuves qui irriguent les arrière-pays des espaces méditerranéens. La compréhension des mécanismes à l’œuvre durant les périodes de changement économique passe par une restitution de ces dynamiques spatiales.

Une fois les paramètres du changement établis, il faudra s’interroger sur les modalités et les causes du changement en histoire économique de l’Antiquité. Pourquoi l’économie méditerranéenne du IIe s. ap. J.-C. est-elle différente de celle du IXe s. av. J.-C. ? Dans ces changements, quel est le poids respectif des dynamiques internes et des influences ou des contraintes externes venues des zones pionnières ? Quel est l’impact des changements politiques et institutionnels dans le domaine économique ? De rares économistes ont tenté de se confronter au problème théorique du changement en histoire économique : Marx l’explique à partir de sa théorie des modes de production et du passage d’un mode de production à un autre, North fait du changement institutionnel la cause première du changement économique. Tous les deux permettent d’élaborer des hypothèses de recherche dont le caractère opératoire ou non apparaîtra au fur et à mesure du déroulement de notre projet.

La première étape consistera à rassembler un groupe d’une dizaine de personnes, sans qu’une structuration officielle soit nécessaire, mais qui soit apte à créer une dynamique et se compose de personnes d’horizons différents, susceptibles de mobiliser des réseaux divers et complémentaires, pour assurer que le déroulement du programme pourra compter sur des spécialistes du même niveau dans les champs disciplinaires à mobiliser (archéologie environnementale, technologie, économie, diverses périodes et régions à prendre en considération). Le programme prévoyait de pouvoir organiser une première réunion de ce groupe en juin ou juillet 2012, à l’ENS, pour deux journées d’échanges de vues.

Le déroulement du programme en tant que tel, sous réserve de changements induits par cette première réunion, prendra la forme de réunions thématiques précises, au nombre de cinq ou six sur dix ans. Le rythme pourra être inégal car la phase préparatoire sera longue. Le succès de telles réunions tient en effet à la qualité de la préparation, aux échanges prévus en amont, notamment par la constitution de pré-actes et l’échange de bibliographies ou de sources. Leur déroulement sera fondé sur des communications amples (45 min. ou une heure) suivies de plages de discussion importantes. On peut envisager de consacrer une réunion à deux ou trois phases de changement intense, envisagées dans un contexte géographique vaste, parmi lesquelles le haut archaïsme et l’époque hellénistique, dans des limites à définir. D’autres rencontres pourront être consacrées à des zones géographiques plus précises, avec des contributions portant sur des époques différentes. Enfin on peut envisager une rencontre sur l’urbanisation et les mégapoles, un sujet qui peut donner lieu à des comparaisons avec le Mexique, l’Inde ou la Chine.

Des partenariats pourront être formalisés avec d’autres institutions, notamment l’Institute for the Study of the Ancient World (NYU) et la Scuola Normale Superiore de Pise.

Notes

[1] M.I. FINLEY, L’économie antique, 1973, trad. fr. Paris 1975.

[2] I. MORRIS, R. SALLER, W. SCHEIDEL (éd.), The Cambridge Economic History of the Greco-Roman World, Cambridge 2007.

[3] Une contribution sur ce sujet par D. DUMONT, économiste spécialiste du développement, faite dans le cadre du séminaire d’histoire économique ancienne, est en cours de publication.