Chargement
Veuillez patienter...

Orientation des recherches AOrOc.

Quadriennal 2014-2018


Dernière modification : 22 novembre 2016

Dans un monde en évolution, il convient de porter un regard attentif sur les phénomènes qui réunissent ou séparent les entités culturelles et ethniques à différents moments de leur histoire (1000 avant/1500 après J.-C.), en s’interrogeant sur la nature de ces liens et en montrant comment des systèmes culturels se modifient à partir de leur périphérie et se transforment en retour.

C’est dans la recherche de solutions auxquelles se sont pliés individus ou groupes sociaux, loin de centres de production d’origine, qu’apparaissent des identifiants culturels ; les concepts de technè et de mètis sont pertinents en ce qu’ils permettent d’évaluer, dans ces situations, pragmatisme et capacités d’adaptation. La réflexion contemporaine sur l’historiographie culturelle tend à privilégier les configurations transnationales. Des approches théoriques se complètent. Le comparatisme mérite de faire l’objet d’investigations historiques éclairant ses bases et les étapes de son déploiement. Les transferts culturels peuvent entrer dans une relation de complémentarité avec la Global History.
 
A la confluence de l’histoire et de l’archéologie, ces interactions concernent aussi bien les hommes que les produits de leurs industries. A la propension que les individus ont à bouger, s’ajoute celle des objets et des idées. La transmission des savoirs invite à s’interroger sur ce qui change selon des transferts complets ou partiels, directs ou indirects et, a contrario, sur ce qui ne se fait pas, pour des raisons techniques ou identitaires dues à des processus sociaux et à des valeurs culturelles.
 

  1. Circulation des hommes

 
Les textes, les inscriptions et l’onomastique insistent sur l’ampleur des flux migratoires. On évoquera les migrations celtiques, l’origine lydienne des Etrusques et leur installation dans la Plaine du Pô et en Campanie, la colonisation grecque en Méditerranée et l’expansion macédonienne en Orient, l’expansion romaine et sa politique d’intégration des populations soumises. La recherche de meilleures conditions de vie (famine, guerre) et la quête de nouvelles terres et ressources (un topos de la littérature ancienne) justifient ces déplacements négociés, forcés ou subis qui modifient les sociétés indigènes (royaumes hellénistiques, empire romain). L’archéologie, lorsque les sources écrites sont insuffisantes, reste souvent démunie pour en saisir la réalité et la mise en évidence de populations exogènes à partir d’objets considérés caractéristiques d’une aire géographique déterminée n’emporte pas toujours l’adhésion (migration des Celtes en Italie, etc.). L’archéologie révèle mieux l’importance de certains phénomènes de concentration de populations en des lieux précis, à un moment de leur histoire (processus de synécisme en Italie centrale aux IXe-VIIIe av. J.-C. ; agglomérations celtiques aux VIe - Ve s. av. J.-C., puis oppida aux IIe et Ier s. av. J.-C.).
Il convient d’insister sur l’importance de la mobilité individuelle (artisans spécialisés, trafiquants/négociants, mercenaires, ambassadeurs, esclaves) ; en particulier lorsqu’il s’agit d’individus qualifiés (précepteurs, architectes, artistes, etc.) ou de groupes familiaux plus ou moins élargis (transfert à Rome de la gens sabine Claudia à la fin du VIe av. J.-C.). Signalons aussi le rôle des otages ou de la pratique du forestage, ainsi que celle des échanges matrimoniaux destinées à sceller des alliances entre groupes familiaux.

L’épigraphie et les données de l’archéologie, en particulier funéraire, nous renseignent également sur l’importance de la mobilité sociale dans les sociétés antiques (Orient hellénisé, Italie préromaine et romaine, Grande Grèce, Ibères, Celtes d’Italie du nord et du Midi de la Gaule). Elle se traduit par l’accès aux strates supérieures d’individus nouveaux, ou à l’élargissement du cercle élitaire (ou au contraire à une restriction de sa base de recrutement). Les enquêtes onomastiques montrent le caractère cosmopolite de certaines communautés (cité-comptoir de Spina, etc.). Si les sources littéraires et l’épigraphie illustrent bien ce phénomène (inscriptions avec noms d’origine servile, affranchis, etc.), il convient de ne pas oublier l’importance de l’archéologie pour éclairer ces questions. Des travaux récents dans le champ funéraire ont montré que l’accès à la sépulture était le plus souvent socialement conditionné (variation du droit à la sépulture, constitution d’associations et collèges spécialisés), que les modifications de rituels ne résultent pas nécessairement de changements de populations ou de croyances et que les variations quantitatives d’une période à l’autre ne traduisent pas davantage une fluctuation (accroissement / réduction) de la population, pas plus que les données funéraires ne permettent une projection sur la société des vivants. L’usage discriminatoire des rites et des catégories d’offrandes déposées dans la tombe laissent entrevoir les conflits internes à la société étudiée.
De son côté, l’anthropologie, avec la génétique moléculaire ou isotopique (ADN, Strontium, etc.), ouvrent d’intéressantes perspectives pour étudier les structures et les dynamiques des populations, les relations familiales entre individus, les habitudes alimentaires ou encore l’origine et la mobilité des individus. Ces travaux devraient connaître dans les années à venir une percée significative.
 

 2. Circulation des biens

Les objets voyagent, sont vendus, échangés et imités. On imite, on transfère, on emprunte, en sélectionnant. L’imitation est davantage perçue comme la valorisation d’un trait emprunté à une autre culture, plutôt qu’une reproduction servile de modèles exogènes. Les formes de l’emprunt vont de la copie fidèle à la réinterprétation en passant par la copie partielle. L’emprunt d’un objet n’implique pas nécessairement un usage similaire à celui qui était le sien à l’origine. Il faut alors distinguer les phénomènes d’adoption, de diffusion et de transformation portant sur les modalités d’usage des objets.
En investissent les rivages de la Méditerranée occidentale à l’aube du premier millénaire, les navigateurs Grecs et Puniques, en quête de nouvelles ressources, bouleversent durablement les équilibres locaux et influent sur l’évolution des sociétés du Bronze finissant. Ce processus se traduit dans les faits par des transferts de biens manufacturés et de matières premières. Les produits exotiques et les objets luxueux - peu nombreux, mais voyageant loin - sont les plus clairement identifiables. S’ajoute la diffusion de nouveaux usages  : l’écriture, le répertoire ornemental orientalisant ou la consommation ritualisée de boissons. Parmi les biens qui circulent de main en main ou de lieu en lieu figurent les cadeaux diplomatiques (objets précieux, cratère de Vix, chevaux harnachés, etc.), les offrandes votives dirigées vers quelques grands sanctuaires (sanctuaires panhelléniques ; objets gaulois dans les sanctuaires de Sicile, d’Italie et de Grèce aux VIIe-VIe siècles avant J.-C.) ou encore le butin (conquêtes d’Alexandre et des souverains hellénistiques, triomphes romains sur les Etrusques, les Gaulois, les Daces, les Grecs, etc. ; produits manufacturés ou réserves de métal). Les offrandes trouvées dans les lieux de culte permettent de reconstituer des réseaux complexes de circulations entre des régions parfois très éloignées (comme la Méditerranée occidentale et le monde celtique). Inversement, il est possible de retracer le parcours chaotiques d’offrandes pillées et disséminées loin du lieu qui les abritaient (ex. offrandes de Volsinies, en Etrurie). La force des armes permet aux vainqueurs de faire main basse sur les populations soumises et leurs richesses (conséquences de la conquête romaine avec le pillage de la Grèce, les spolia présentés au triomphe, les « prélèvements » dans les provinces annexées, etc.).

Les matières premières destinées à la fabrication d’outils et d’ustensiles ou à la construction (métaux, verre importé des côtes levantines, pigments, pierres précieuses, marbres, meules, etc.) sont acheminés depuis des régions parfois très éloignées. On mentionnera également le cas des onguents et des parfums, ou encore de certains produits alimentaires (huiles, garum, épices comme le poivre ou le cumin, vins) dont le succès et l’ampleur des échanges peuvent se mesurer à travers la diffusion des contenants (balsamaires, aryballes, amphores, etc.). On doit également s’interroger sur les modalités de déplacement, les agents et moyens de communication (routes terrestres et maritimes, droits de douane, véhicules et navires, durées et dangers) et l’influence de ces trafics sur les sociétés migrantes et réceptrices, et ce qui, au terme d’un parcours plus ou moins long, conduit à l’immobilisation de ces objets (retirés de la circulation et thésaurisés sous la forme de dépôt dans les tombes ou les ensembles votifs, encastrés dans des parois de sanctuaires ou de forum, comme trophées). Enfin, l’arrêt du mouvement de l’objet, des idées ou des personnes, suscitent tout autant d’interrogations.
 

 3. L’immatériel, transfert de savoirs et savoir-faire dans le domaine des arts et des croyances

Il convient de s’interroger sur les stratégies de transfert ou non de savoirs et de savoir-faire. En dépassant les simples échanges de biens manufacturés, les relations inter-communautaires traduisent la nécessité de communiquer (parler/traduire/interpréter ; polyglottes) et d’échanger des savoirs qui sont reçus, acceptés et adaptés aux nécessités locales, avant d’être de nouveau diffusés.
Les impulsions culturelles portées par les Grecs et les Puniques à partir du début du premier millénaire avant notre ère, puis par les Etrusques et enfin les Romains, ne se sont certainement pas limitées au simple transfert de biens manufacturés : elles ont eu des répercussions importantes dans le mode de vie des communautés périphériques. C’est dans le domaine de l’expression plastique et de l’écrit que cet influx fut le plus spectaculaire et on ne saurait nier l’importance du symposium et des rites de sociabilisation liés à la consommation de vin et à l’adoption du banquet couché. Se répandent également sur le pourtour méditerranéen de nouvelles techniques de construction fondées sur l’emploi de la pierre et de la terre-cuite pour la couverture et l’ornement des édifices, à l’usage systématique des enduits de chaux peints ou stuqués pour le revêtement intérieur et extérieur des édifices. La maîtrise de l’eau, drainée, canalisée, acheminée et abondamment distribuée, constitue une révolution pour la maîtrise puis l’exploitation du territoire et l’implantation de villes dans l’Orient hellénisé, en Etrurie et dans le monde romain.
Le développement rapide de l’usage de l’écriture dans l’Italie préromaine (Etrusques et Latins, mais aussi les peuples sabelliques, Vestins et Péligniens, ou encore les Vénètes et les « Celtes » de Golasecca) est notable. Empruntée aux Grecs, elle se diffuse à partir de la fin du VIIIe s. av. J.-C. et joue un rôle important comme vecteur d’échange et d’information.
La communication s’étend aux croyances et aux récits légendaires qui les accompagnent et les explicitent. La réception des mythes grecs dans le domaine étrusco-italique et romain en est un bon exemple (certains peu usités en Grèce même connaissent un fort succès en Etrurie aux IVe-IIIe s. av. J.-C. ; réappropriation ou réinterprétation de certains épisodes mythiques à Rome avec la légende troyenne ; volonté d’exposer une idéologie religieuse, un discours eschatologique ou étiologique par le choix de certains mythes). Elle s’étend également aux expressions plastiques qui donnent forme à ces récits. Les frises figurées ou certaines compositions à caractère symbolique, se lisent comme des textes, même si les séquences iconiques et les récits qui les inspirent procèdent fort différemment. Ces deux langages révèlent, à travers la diversité de leurs modalités d’expression, des discours conciliables qui se complètent sans jamais être identiques. Sans le recours aux sources littéraires, sans les études anthropologiques et philosophiques sur les rites et croyances antiques, le fonctionnement de certains schémas ou de certains objets demeurerait hors d’atteinte.
On s’intéressera aux productions artistiques en tant que mode de représentation collective (influence orientalisante dans l’iconographie étrusco-italique du VIIe s. et ses prolongements dans l’art des situles des VIe-IVe s. et l’art celtique laténien). La nature des supports, fixes (décors architecturaux, etc.) ou mobiles (vases, miroirs, armes, parure, harnachement, sarcophages) a aussi son importance. C’est à l’univers guerrier et aux montures que se réfère la majeure partie des productions artistiques des peuples nomades (monde des steppes) ou sédentaires ruraux (Celtes). Les uns comme les autres empruntent librement au répertoire classique (grec, proche-oriental, achéménide) des thèmes et des motifs qu’ils sélectionnent et adaptent à leur imaginaire. Ils ne prennent que ce qui leur parle.
Dans le monde romain, les espaces construits, rupestres, privés ou publics, laïcs ou religieux, traduisent des solutions spécifiques aux problèmes posés par des environnements très divers, tant physiques que culturels : adaptation de l’arc, de la voûte, aménagement des espaces souterrains. La circulation de la technè, ensemble de procédés pragmatiques et artisanaux, produit, d’un bout de l’Empire à l’autre, des solutions toujours reconnaissables sans être identiques ; et la mètis amène, tant les Romains que les peuples conquis, à se couler dans un même moule toutefois non dénué de variantes.
L’étude du phénomène monétaire, particulièrement complexe, relève autant de l’univers symbolique et de la propagande politique que de l’économique stricto sensu. Ne seront retenus que les deux premiers points, la dimension économique participant d’un autre axe de recherche. La figuration des divinités sur les monnaies, les offrandes aux temples, les innombrables représentations des haut-faits des dieux, demi-dieux, héros locaux contribuent à la popularisation des mythes et du patrimoine culturel. Enfin, la fonction politique est bien connue : aucun vecteur ne peut aussi facilement populariser les traits des glorieux ancêtres, tout autant que les traits des souverains ou empereurs (mondes hellénistiques et romains). Le choix des prototypes souvent étrangers montrent les références et apportent un vernis de respectabilité indispensable à l’acceptation de l’outil monétaire par les populations appelées à l’utiliser (Etrusques et Celtes).

 

 4. Circulation, transfert et immobilisme

Ces nouveautés, reçues avec plus ou moins de succès et de célérité, sont repensées et réinterprétées en fonction des traditions et des intérêts de chacun. C’est par le truchement des élites, plus sensibles aux innovations et désireuses d’accroître leur prestige auprès des membres de leur communauté, que s’opère l’essentiel de ces mutations. Il est difficile en revanche d’évaluer l’impact de ces nouveautés sur le mode de vie et les comportements de l’ensemble de la population, plus traditionnelle et moins directement concernée. Des thèmes transversaux illustrent l’ampleur de ces transferts culturels. Parmi les sujets abordés par les membres de l’Umr, on mentionnera la circulation et les frontières, les conflits, la ville (plan et fondation) et son territoire, les langues et les modes de communication, l’univers symbolique des images et les réseaux sociaux. On évoquera en particulier les réseaux d’alliance qui structurent la société et unissent des familles aristocratiques au-delà du cercle restreint de la communauté. Ces relations privilégiées, nouées autour d’individus de haut rang (rois, princes, chef de gens, etc.), se concrétisent par des liens de dépendance et d’allégeance, d’obligations et de services, d’amitié et d’hospitalité, de loyauté et de mariages. C’est également à travers eux que voyagent et s’échangent, dans les périodes les plus anciennes (VIIIe – Ve s. av. J.-C.), les biens les plus précieux. Dans les périodes plus récentes, la nature et les modalités de l’échange se transforment radicalement sous l’influence croissante des négociants grecs, phéniciens, puis étrusques et romains. La croissance de ces réseaux, qui relient les régions productrices, favorise par-delà les différences une certaine homogénéité culturelle. Cela se traduit par l’adoption d’usages communs et des productions uniformisées. C’est le cas de la guerre et de ses instruments qui connaissent, à travers les entreprises guerrières et l’expérience mercenaire, une diffusion qui dépasse largement le strict cadre ethnique (équipements hoplitiques des VIe-Ve s. av. J.-C. adoptés par une partie des élites étrusco-italiques, diffusion européenne de l’armement celtique aux IVe et IIIe s. av. J.-C.). A l’époque romaine, les transferts obéissent à des flux à partir d’un « centre », « de centres et de périphéries », d’un « empire » et de « territoires alliés » distribués autour de plusieurs mers. Un solide ancrage par des légendes, une imprégnation religieuse par des mythes et croyances, un dialogue civique instauré par des administrations sous un pouvoir autoritaire les structurent. Cette multiplicité est héritée des mondes grecs, étrusques, italiques, hellénistiques, orientaux qui la composent. La diffusion de la culture des vainqueurs n’est pas toujours évidente ; on ne l’adopte pas si elle n’apporte rien. Le monde romain comme les royaumes de l’Orient hellénisé (Sogdiane et Bactriane) se définissent également par rapport aux systèmes de communication et de frontières avec leurs voisins qu’il s’agisse du monde de la steppe ou des peuples germaniques. Les zones frontalières sont également des zones de carrefour et de contacts (Samarkand, villes du limes). Les analyses des mouvements et des processus qui les sous-tendent, qu’il s’agisse d’hommes, d’objets, d’idées ou d’architectures, doivent être affinées, afin de produire des modèles descriptifs et explicatifs. Cela suppose des réflexions en commun, entre spécialistes de différentes disciplines, sur le vocabulaire employé et sur les échelles d’analyse temporelles et spatiales. La transmission des savoirs et des savoir-faire invite à s’interroger non seulement sur ce qui change, mais aussi sur ce qui ne change pas.